Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a exprimées déjà (dans les Dialogues philosophiques, dans Caliban, dans la Fontaine de Jouvence, dans les Souvenirs, dans l'article sur Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'œuvre est d'une beauté moins perverse (je parle ici comme un cœur simple). La préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise. Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M. Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous.

Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.

I.

Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela que M. Renan l'a adopté. L'Histoire des origines du christianisme elle-même tient beaucoup du conte philosophique.

Revenons au Prêtre de Némi. C'est un étrange composé. Nous sommes à Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame, qu'il faut raconter brièvement.

II.

Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès, un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et, quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique. Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la force vive de la patrie.—Titius: Oui, on meurt par le fait de trop vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.—Voltinius; Albe, je crois, mourra par le gâchis.—Titius: On va bien loin avec cette maladie.»

Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire?—Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils? Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité. «Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux, nous les fournirons.—Consultez l'esprit des pères, répond Antistius; pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.—Hé! répliquent les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée. Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir, répond le prêtre.—Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.—Sœur dans le devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement au front.

Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues, parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux, parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde». Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca, égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard au cœur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone, prononce ces paroles:

Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;
Et les peuples se fatiguent au profit du feu.