III.
Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une œuvre de croyant.—Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques, déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral, nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur existe,—besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si évident que dans le rôle du prêtre de Némi.
Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous avons le témoignage de M. Renan lui-même:
«... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis s'obstinera également dans sa simplicité. Métius, l'aristocrate méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu, Ganeo sera pardonné avant lui...»
Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut trouver—chose absolument inattendue—qu'il est un peu dur pour ce sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus, dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de la Fontaine de Jouvence et du Prêtre de Némi. Tandis que Prospero s'éteint voluptueusement entre les bras des sœurs Célestine et Euphrasie, les nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux, Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui.
Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison, à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du cœur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris: «Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu, justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage! courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son œuvre involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour des chimères. On verra...»
Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le credo de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique. Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et, en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand même qu'une œuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont ils font partie, ce sont eux,—les Métius et les Liberalis d'aujourd'hui,—qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.
Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez qu'il y a des charbonniers même en philosophie.
Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet, cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur cœur par l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la foi volontaire et acquise, mouvement du cœur qui désire que ce que la raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration passionnée.