C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.

Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à fait de naïveté. J'en fais bien mon mea culpa. Je crois à présent que le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son œuvre avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu candide, c'est à force de candeur.

Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met en défiance, même en nous séduisant.—Après avoir affirmé quelque grande vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru, autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.—Au milieu d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.—Ou bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous surfaire la vertu.—S'il garde parfois dans l'expression des sentiments les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination catholique.—S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?—Si telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent cum grano salis? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a mis.—Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle tranquillité de M. Armand Silvestre?—S'il rêve, c'est le Breton qui rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.

Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais—et je retourne ici ma proposition,—s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi que j'ai découvert dans le Prêtre de Némi, et qui s'y trouve.

V.

Au siècle dernier, le Prêtre de Némi eût été, avec toutes les différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt pages intitulé: Antistius, ou Toute vérité n'est pas bonne à dire. Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez Caliban, la Fontaine de Jouvence et le Prêtre de Némi: vous pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie, en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands écrivains.[Retour à la Table des Matières]

M. ÉMILE ZOLA

«L'ŒUVRE».

J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le nouveau livre du poète des Rougon-Macquart m'a donné la joie d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume, ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère).

Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste impuissant tué par son œuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans Pot-Bouille, le monsieur du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul, traverse l'Œuvre à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.