«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.

«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son fils.

«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.

«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»

Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M. Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.

Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola? Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de Pot-Bouille et de Nana de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste. Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le Rêve, et vous verrez que ce conte ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les mêmes procédés de composition et de développement que la Terre ou l'Assommoir. L'effet est ahurissant.

D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la Curée, l'entremetteuse du mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre, blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart, n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?

Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique! L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a, saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec la passion gourmande de mordre à la vie». Elle «ôte ses bas, devant Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don», goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, toute à l'inconnu violent de son origine». Ou bien (page 261): «Elle triomphait, dans une flambée de tous les feux héréditaires que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup de tempérament! Quel drôle de conte bleu!

Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages, l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page 143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; et elle semblait très lasse, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle enfantine!

Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse... avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour rien que cet évêque a un grand nez,—pieusement mentionné chaque fois que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.