Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le Rêve que dans ses autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des Rougon-Macquart, respire, dans le Rêve, des parfums qui n'y sont pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.

Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste. Il fallait des «documents», il y en a,—par grands tas. Outre un sommaire presque complet de la Légende dorée, que M. Zola a lue tout exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles amours de Félicien et d'Angélique, un Manuel du chasublier. Il y a des énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau: «Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans, etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête, etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle que celle de Peau-d'Âne ou de Cendrillon! N'est-ce pas à hurler?

Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans Notre-Dame de Paris. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de «morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et la simplicité de la plupart des personnages,—enfin par le retour régulier de sortes de refrains, de leit motiv: descriptions de la cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de Hautecœur et de ses aïeules, les mortes heureuses; énumérations d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine; longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.

À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes justement et même commençant les phrases, et l'abus de certaines constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une expression nouvelle qui revient une centaine de fois: à son entour, pour autour d'elle ou de lui. Je m'explique mal la tendresse de M. Zola pour cet inutile provincialisme.

Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du Rêve. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait mortellement ennuyeux.

La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la Terre. Au moins la Terre, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la Conquête de Plassans, l'Assommoir et Germinal, d'avoir puissamment exprimé les instincts, les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité. Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie—et du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès... Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles, dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère, pour notre plaisir.[Retour à la Table des Matières]

PAUL BOURGET

ÉTUDES ET PORTRAITS.

M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'Études et portraits, avec ces sous-titres: Portraits d'écrivains, Notes d'esthétique, Études anglaises, Fantaisies.

Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse, sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci: «L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les vrais poètes.