Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais. Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus noble en lui—et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le peuple le plus sérieux d'allures, le plus préoccupé de morale,—et aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme ou dans notre incroyance, dans nos mœurs, dans nos institutions, même dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur eux-mêmes et nous observent d'un œil haineux, ce n'est pas le moment de nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par mon esprit ou mon cœur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là. Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.[Retour à la Table des Matières]

JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).

Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies—et la plus nouvelle. La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles de Dieu,—qui est le monde,—et qui n'est qu'un rêve,—on en tire tout ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse, la charité, le détachement,—même l'héroïsme par la conscience de notre solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout cela, je ne sais comment.

D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures, notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours: sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.

Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses, on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la vie—vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes, puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos sensations, le ressouvenir de l'univers...

Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de choisir!

Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes,
Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes;
Palpitantes aussi d'extase et de désir,
Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir
De grands yeux féminins attendris par les larmes,
Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.
Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;
Et, blanches, comme un sein adorable qui luit
Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,
Les roses, du milieu de l'obscurité verte,
Tandis qu'un rossignol par la lune exalté
Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été,
Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles,
Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.

Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui parle:

Le soleil est ma chair, le soleil est mon cœur,
Le cœur du ciel, mon cœur saignant qui vous fait vivre.
..............
Je suis le dieu sans nom aux visages divers,
Mon âme illimitée est le palais des êtres;
Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres.
Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux;
Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux.
C'est mon sang qui coula dans la première aurore...

De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...