Et maintenant lisez les Chants de l'Amour et de la Mort:
Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs
Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle.
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Tu fermes les yeux, en penchant
Ta tête sur mon sein qui tremble:
Oh! les doux abîmes du chant
Où nos deux cœurs roulent ensemble!
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Notre rêve avait fait la beauté de ces choses...
Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous
Était créé par nous et n'existait qu'en nous...
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Enlacée au corps d'une femme,
Comme l'amant de Rimini,
Tournoie un instant, ô mon âme,
Dans le tourbillon infini!
Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante... Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous, les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie, pour toutes les vipères qui grouillent dans notre cœur quand nous n'y prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait accepter la mort!
..... Plonge sans peur dans le gouffre béant,
Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête:
Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête:
Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux,
Et l'univers entier est entré dans tes yeux:
Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure
Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.
Et encore:
Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;
Et, si je participe à ta vie éternelle,
Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau
Que la mer porte et berce inconsciente en elle.
Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux, d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral. C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de la Justice, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le devons—l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer. Lisez l'admirable poème intitulé Réminiscence:
Certains soirs, en errant dans les forêts natales,
Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;
Quand, la nuit grandissant les formes végétales,
Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.
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Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,
Je sens tout un passé qui le tient enchaîné;
Je sens rouler en moi l'obscurité première:
La terre était si sombre, aux temps où je suis né!
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Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,
Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...
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Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde
De rêves, de pensers, de souvenirs confus,
Me rappelant ainsi ma naissance profonde,
Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.
Et ce cri vers Dieu:
Tout affamé d'amour, de justice et de bien,
Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève
Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!
—Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?