Et cette exhortation à l'homme:

Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire
Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux;
Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,
Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!

Et toute la dernière pièce, Vers dorés:

...............
Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême,
Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:
La statue idéale, elle dort en toi-même;
L'œuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.
...............
De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie,
Étant le châtiment de l'incessant désir;
Du fier renoncement de ton âme à la joie
Goûte la joie austère et le sombre plaisir...

Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare. L'Illusion est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité. Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de l'Imitation, des Pensées de Marc-Aurèle, de la Vie intérieure et des Épreuves de Sully-Prudhomme,—dans le coin des sages et des consolateurs.[Retour à la Table des Matières]

GROSCLAUDE

Les Gaietés de l'année de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque précision.

Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot. Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui ressemblât à l'esprit des Gaietés de l'année. Ils ont eu leur comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la «blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais, d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais, Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs: Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.

Et maintenant, abordons ces Gaietés avec tout le sérieux qui convient.

La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle. Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme absolu.