Ce rêve dont on les leurre est, d'ailleurs, tout matériel au fond et tout terrestre. Il s'agit de jouir de la terre, et d'en jouir le plus possible, moyennant un minimum d'effort et de travail pour chacun. Mais il s'agit aussi d'en jouir tous ensemble également, et sans que le fort prenne la part du faible. Cela suppose une charité, une tempérance, un empire sur soi, des vertus enfin qui, jusqu'à présent, n'ont jamais eu de meilleur support que les croyances religieuses. Bref, l'accomplissement de ce rêve païen exigerait des vertus chrétiennes, des vertus dont l'essence est précisément de le répudier…
Ce rêve, enfin, est, dans la pensée de ceux qui le font, un retour à l'état naturel, amélioré, il est vrai, par des siècles d'industrie et d'inventions. Mais, si artificielle que paraisse l'organisation sociale du vieux monde, c'est pourtant bien par le jeu de forces naturelles que l'humanité est devenue ce que nous la voyons. Il n'y a rien de plus naturel que l'égoïsme ni que l'instinct de propriété, de conquête et d'exploitation; il n'y a rien de plus naturel que l'inégalité des corps et des intelligences ni que la prédominance des forts sur les faibles. Et ainsi de deux choses l'une: ou cette société idéale et censée conforme à la nature se gâterait bientôt comme s'est gâté le vieux monde et sous l'empire des mêmes instincts et des mêmes nécessités, ou cette société prétendue naturelle ne pourrait subsister intacte qu'à la condition que chacun de ses membres comprimât la nature en lui.
Cela était fort peu probable. Hermann ne l'ignorait point. Il savait que, si jadis la foi religieuse avait seule rendu possible la résignation aux injustices sociales, les vertus dont cette foi est le soutien pourraient, seules encore, assurer l'établissement et la durée d'une société d'où ces injustices seraient bannies. Or le peuple ne croyait plus. Incroyant lui-même, Hermann n'avait pas l'hypocrisie de lui reprocher son incroyance; mais il ne se dissimulait pas à quel point cette émancipation de l'esprit était destructive de la bonté et du désintéressement chez des hommes grossiers et qui n'avaient pas trouvé, comme lui, dans une règle morale librement conçue et embrassée, l'équivalent de la règle religieuse. Si ces gens-là devenaient les maîtres, que feraient-ils de leur puissance? A quels brigandages, à quel désordre, à quel chaos fallait-il s'attendre?
Qui sait, cependant? Ce n'est point par elle-même, c'est accidentellement et provisoirement que l'impiété du peuple est un mal… Mais plus tard?…
Et, par une démarche habituelle à sa pensée, devançant les âges, prolongeant quelques-unes des données de la réalité, négligeant les autres, Hermann songeait:
—Supposons que l'humanité tout entière ait perdu toute espèce de croyance religieuse, qu'en même temps l'énergie de ses passions se soit usée (ce que, malgré tout, on peut entrevoir déjà), qu'elle ait enfin reconnu (cela est inévitable) que l'égoïsme même est vain, et qu'elle soit revenue de l'égoïsme, comme de tout le reste, par la longue constatation de l'incapacité où il est d'assurer une vie heureuse, même aux plus forts. Alors, les hommes se diront: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien à attendre et rien à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux ou pour qu'il ne le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous mutuellement. Il est même naturel, à présent, que nous nous aimions tous les uns les autres. Car la conviction où nous sommes, tous sans exception, de notre misère et de la vanité des choses, ce renoncement de tous à l'espérance d'un «au delà», n'est-ce pas là précisément ce que toutes les générations d'autrefois avaient cherché sans le trouver, à savoir un lien réel des âmes, la communion dans un sentiment vraiment universel? S'il faut que les hommes s'accordent pour être sauvés, qui ne voit que ce n'est point dans l'affirmation, mais dans l'abstention et le non-espoir métaphysiques, qu'ils peuvent s'accorder en effet, et même s'accorder tendrement, comme des frères en ignorance et en résignation?…» Cela est loin, très loin dans l'avenir. Mais cela sera. L'humanité ne peut sans doute y marcher que par secousses… La Révolution française en a été une. Trente mille têtes humaines furent alors sacrifiées. Mais, depuis, des millions et des millions de créatures ont connu de meilleures conditions de vie, ont eu peut-être des sentiments et des pensées qu'on n'avait pas auparavant… Si j'osais!…
Mais non, il n'osait pas. Il sentait plus que jamais tout ce qu'il y a de résistance accumulée contre l'établissement, de la justice idéale dans une société aristocratique et bourgeoise vieille de huit ou dix siècles. Au cas où le courage lui viendrait de tenter une seconde épreuve, les classes et les corps publics intéressés à la conservation du passé ne le lui permettraient pas cette fois. D'ailleurs, s'il avait l'esprit assez libre et hardi pour consentir à la révolution et à ses conséquences extrêmes—fût-ce à sa propre déchéance—décidément il n'avait pas le coeur assez fort pour courir le risque et pour soutenir le spectacle des violences et des catastrophes immédiates,—bienfaisantes peut-être, mais à si longue échéance!
Et, enfin, quand même il oserait et quand même on lui permettrait encore d'oser, le peuple, massacré par lui, ne le croirait jamais plus. Tout ce qu'il pouvait faire pour réduire l'inévitable mal actuel, c'était de «sauver l'ordre» ou, si cette besogne lui répugnait trop, de laisser d'autres le sauver, quoi que l'ordre dût coûter à la charité et à la justice.
Ses rêveries mêmes l'accablaient. Il en sentait le vague et l'incohérence; il souffrait de ne pouvoir les préciser. Puis il était las; il éprouvait l'insurmontable envie de déposer son fardeau, et de dormir enfin.
Il fit venir le général de Kersten et lui confia le soin d'assurer l'ordre par les moyens qu'il jugerait convenables. Hermann était si profondément triste, il était d'ailleurs si fort au-dessus de toute espèce de vanité qu'il pardonna au vieux soldat le sourire satisfait qui relevait un coin de sa grosse moustache.