—Je n'aurai, monseigneur, qu'à continuer ce que Votre Altesse Royale a si bien commencé, dit le général, sans concevoir peut-être toute l'ironie de sa réponse.

L'état de siège fut proclamé. Les jours suivants, il y eut des mouvements de rue, qui furent réprimés avec rigueur, et le sang coula de nouveau. La plupart des grévistes, pressés par la faim, rentrèrent dans les mines et dans les ateliers. La bourgeoisie se rassura. Le parti conservateur revenait à Hermann, le considérait déjà comme un sauveur, tandis qu'il apparaissait aux prolétaires comme le plus odieux et le plus perfide des princes. Honni de ceux qu'il aimait dans son coeur et félicité par ceux qu'il détestait, il endura le supplice d'être publiquement méconnu et de n'y savoir aucun remède.

Audotia Latanief fut seulement condamnée à huit jours de prison. Elle était la vraie cause de l'émeute et du massacre; mais on n'avait à lui reprocher que l'exhibition du drapeau noir. On aurait pu, par une adroite interprétation de la loi, infliger à la vieille révolutionnaire une peine plus grave. Hermann ne le voulut point.

Il pensait, avec inquiétude à ce que lui dirait Frida quand il la reverrait. Et pourtant cette heure lui semblait longue à venir.

Quinze jours après la manifestation, la rue pacifiée, le peuple terrorisé,
Hermann partit pour Loewenbrunn.

Wilhelmine l'y suivit, ainsi qu'elle l'avait annoncé.

XXII

Le château d'Orsova était situé à deux lieues de Loewenbrunn et à une demi-lieue du petit village de Steinbach, en enclave dans les chasses royales. Les vieux murs qui entouraient le parc étaient presque entièrement cachés par le lierre et les broussailles. La maison, basse et abritée par des massifs de verdure, ne s'apercevait pas de l'extérieur, en sorte que ceux qui passaient sur la route forestière ne pouvaient, à moins d'être avertis, deviner cet ermitage enfoui dans les bois.

Le domaine ayant été mis en vente après la mort du marquis d'Orsova, Hermann l'avait fait acheter secrètement, et Frida s'y était installée sous le nom de comtesse Leïlof. Elle n'avait pour tous serviteurs que le garde Günther, un ancien soldat rude et bon homme, et sa petite-fille, Kate, assez belle, mais mal tenue, l'air un peu gouge, avec des yeux de folie. Le vieux garde était seul dans le secret du prince.

Günther entretenait tant bien que mal les trois ou quatre corbeilles de fleurs qui étaient devant le perron, et le potager caché derrière les écuries. Kate balayait les chambres et faisait la cuisine. Frida trouvait que c'était fort bien ainsi.