—Hélas! je me suis longtemps demandé si l'épreuve que vous voulez tenter était même permise. Toutefois, tentez-la selon votre conscience, puisqu'aussi bien la nécessité nous presse. Je suis sûr du moins de votre honnêteté et de votre bonne foi, et je suis persuadé que l'exercice même du pouvoir vous défera, à mesure, de vos doutes et de vos chimères. Du fond de la retraite où je vais ensevelir mes derniers jours, je prierai Dieu qu'il vous éclaire et vous fortifie et qu'il vous ait, vous et mon royaume, en sa sainte protection.
Un attendrissement gagnait Hermann, lui brouillait les yeux, lui faisait tortiller fébrilement sa moustache tombante.
—Mon cher père, dit-il, je crains que, dans cet entretien, ma parole n'ait plus d'une fois excédé ma pensée. Je suis si troublé, voyez-vous! Vous avez raison: l'action communique la foi, et je compte sur la paix que promet l'Évangile aux hommes de bonne volonté.
Et, par un mouvement qui démentait quelques-uns de ses précédents propos,
Hermann fléchit le genou et dit:
—Mon père, bénissez-moi…
III
Hermann, en rentrant chez lui, était mécontent de lui-même. Quel sentiment l'avait entraîné à dire à son père des choses que celui-ci ne pouvait entendre? Et par quelle faiblesse avait-il renié ensuite, ou peu s'en fallait, ce qu'il venait de confesser?
—Que je suis peu maître de moi! murmura-t-il avec colère.
Ses yeux s'arrêtèrent sur un vieux tableau accroché au-dessus de sa table de travail. C'était le portrait d'un de ses ancêtres, Hermann II, qui avait assassiné son frère, dont il se défiait, empoisonné sa première femme afin de pouvoir conclure un mariage plus avantageux pour l'État et noyé dans le sang une révolte de paysans affamés. Il passait pour un grand roi. Les historiens l'excusaient; quelques-uns le glorifiaient: tous ses crimes, ne les avait-il pas commis soit pour sauver la couronne, soit pour assurer l'unité du royaume?
C'était, d'ailleurs, un chef-d'oeuvre que ce vieux tableau, achevé et embelli par le temps. Du fond, devenu tout noir, ressortait puissamment une tête jaune, toute en nez et en mâchoires, avec des yeux durs, d'une fixité gênante. La main droite émergeait au premier plan, une main terrible, qui serrait le sceptre comme un bâton.