—S'ils vous y réduisaient, pourtant?

—Je serais alors le plus malheureux des hommes, mais je ferais mon devoir.

—Oui, mais, rien qu'en y songeant, vous êtes d'avance épouvanté. Pourquoi, sinon parce que votre volonté et votre jugement n'ont point d'appui en dehors de vous-même? Il y a dans le métier de roi des devoirs si terribles qu'on n'aurait jamais le courage de les accomplir si l'on ne se sentait éclairé et soutenu par une pensée et une volonté divines.

—Le sentiment de la justice, le respect de la personne humaine et la charité du genre humain me seront des lumières suffisantes. Et, voyant clair, je saurai agir.

—Que voulez-vous donc faire?

—Préparer un état social où soit diminuée la souffrance des individus et, pour cela, diminuer d'abord l'inégalité des droits.

—Croyez-vous donc que l'on supprime la souffrance par des lois et des institutions? On ne la diminue même pas, puisque l'homme, à mesure que sa condition matérielle s'améliore, découvre de nouvelles façons de souffrir. Le véritable objet de la royauté, c'est le maintien d'une hiérarchie voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien des peuples, et où chacun à sa place, obéissant et se dévouant, travaille, par là-même, à son salut éternel. La douleur des créatures est peut-être dans le dessein de la Providence.

—Voilà donc un dessein que vous me dispenserez d'adorer… Je songe à ce qu'est la vie de tel ouvrier mineur qui, peinant sous terre douze heures par jour, gagne tout juste de quoi ne pas laisser sa femme et ses petits mourir de faim; je songe à de plus misérables encore, et je n'ai pas le coeur tranquille… Et, quant à cette hiérarchie sociale dont vous parlez, j'ignore si elle est l'oeuvre de Dieu, mais je sais qu'elle fut, à l'origine, l'oeuvre de la violence des hommes, et cela atténue le respect qu'elle m'inspire… Pour la première fois de ma vie, je vous dis toute ma pensée, mon père. Vous ne m'en voudrez pas?

—Nous ne parlons pas la même langue, mon fils. Nous pourrions converser longtemps ainsi sans nous comprendre. Cela est singulier. Vous avez été un bon fils, vous avez eu une jeunesse sérieuse, je n'ai jamais eu de reproche à vous faire, et cependant il y a toujours eu entre nous je ne sais quoi qui nous séparait. Ce n'est pas ma faute. Votre éducation a été un de mes grands soucis, et je me suis efforcé de former en vous, soit par les leçons, soit par l'exemple, une âme royale. Vous laissiez faire, vous n'étiez point indocile; mais, chaque jour, je vous sentais vous éloigner de moi…

Le vieillard se tut. Une larme pointait au coin de ses yeux voilés par l'âge, trop petite pour couler. Il reprit: