Ce fut comme si une chape de glace s'était abattue sur Frida. Elle balbutia, ayant encore peine à comprendre, plus stupéfaite d'abord qu'indignée… Cette vieille petite femme, drapée de noir, qui, tout à coup, du fond du passé, surgissait devant elle pour lui dire ces choses l'effarait comme une apparition… Elle se souvenait… Elle revoyait, dans un éclair, sa première rencontre avec Audotia; elle se rappelait que cette vieille femme l'avait sauvée de la faim, que toute sa vie n'était que vertu, pitié violente, oubli de soi, sacrifice absolu à une idée… En cet instant même, il était évident qu'Audotia n'obéissait pas à une passion égoïste, qu'elle prononçait un arrêt impersonnel. Et c'est pourquoi le sentiment qu'éprouvait Frida était celui d'une sorte d'horreur sacrée, pareille à celle d'un croyant à qui le prêtre impose quelque affreuse immolation.
Audotia reprit:
—Comprenez-vous?
Oui, Frida. comprenait, et elle était toute blanche et elle restait muette d'avoir compris. Elle fit enfin, pour desserrer les dents, un grand effort:
—C'est donc cela que vous veniez me demander! C'est pour cela que vous reparaissez au bout de trois ans!…
Elle répétait, épouvantée:
—Pour cela!… pour cela!…
Audotia répondit:
—Autrefois, à Paris, vous en souvient-il? nous célébrions ensemble la mémoire de nos héros et de nos martyrs. Et vous les admiriez, vous les honoriez dans votre coeur, vous les chérissiez avec larmes… Or qu'avaient-ils fait, sinon ce que le peuple attend de vous aujourd'hui?
—Ceux-là avaient tué des tyrans, des êtres méchants et haïssables, des ennemis de l'humanité… Mais Hermann!..