—Vous ne m'en avez pas voulu?

—Je vous ai plaint de tout mon coeur. Vous avez tant dû souffrir!

—Et ce n'est pas fini, Frida. J'ai commencé: il faut que j'aille jusqu'au bout. Je n'ai fait que refouler des colères et épouvanter des détresses qui continuent à gronder sourdement. Je maintiens l'ordre public par la terreur, comme si j'étais un tyran. Et, si ce qui couve éclate un jour, eh bien, nous tuerons encore: il n'y a que le premier sang qui coûte…

—Oh! pas cela, Hermann! pas cela!

Suppliante, elle tendait ses deux mains vers la bouche d'Hermann, comme pour y arrêter les mauvaises paroles… Mais lui continuait sans la regarder:

—Alors quoi? Que faire? Pour ne pas douter de mon devoir et pour le remplir sans trouble, il me faudrait ici l'âme du plus dur de mes durs aïeux, et je n'ai, moi, qu'un pauvre coeur trop tendre, que la douleur d'autrui émeut jusqu'au fond, et un pauvre esprit inquiet, qui n'est même pas sûr que ce que j'ai à défendre vaille ce que la défense aura coûté. Je suis travaillé d'incertitudes et plein de larmes secrètes dans une fonction qui exclut le doute et la pitié… Ah! je suis un bien mauvais protecteur de l'ordre, car je suis tenté de tout absoudre chez les misérables et de tout haïr chez ceux qu'ils menacent… Parmi les félicitations que j'ai reçues ces jours-ci, il y en a qui m'ont fait lever le coeur… J'admire qu'il y ait des hommes capables de juger, de condamner, de faire mourir d'autres hommes, de prendre cela sur eux et de dormir après… Le divorce est entier chez moi entre la pensée, libre, et l'action, forcée. Et cela est lamentable. Cela, chez un prince, s'appelle lâcheté. Les plus indulgents l'appelleront faiblesse. Et pourtant, Dieu sait ce que j'ai dû dépenser de volonté pour arriver à paraître le plus faible des hommes!…

Frida se souleva et baisa Hermann sur le front. Il reprit:

—Quand j'ai revu mon père l'autre soir (je ne sais s'il a compris ce qui s'est passé dans ces derniers temps, car il est bien bas et ne parle presque plus), il m'a dit ces seuls mots, qu'il m'avait dits déjà le jour où il m'a remis ses pouvoirs: «Mon fils, que Dieu vous donne la foi!» Hélas, j'ai déchiré le voile d'illusion que les souverains ont devant les yeux. Ce qu'ont fait mes ancêtres et ce dont on les glorifie m'a souvent rempli de doute et d'épouvante… La foi dont a vécu mon père, je ne l'ai jamais eue, et celle dont j'aurais voulu vivre, je crains à présent de ne plus l'avoir… Peut-être qu'il n'y a rien à faire pour les hommes, que rien ne sert à rien et que le vieux mot «tout est vanité» a un sens précis, terrible, désespérant, le sens complet qu'on n'ose jamais lui donner…

—Je vous aime, dit Frida.

Elle se leva, et, ce qu'elle n'avait jamais fait, elle enveloppa Hermann, comme un enfant malade, de ses deux bras légers.