Une rafale passa dans les massifs. Ils entendirent croître et se propager d'arbre en arbre un long frissonnement de feuilles. Une chouette hurla. La flamme de la lampe fila très haut, puis se rabattit. Hermann et Frida eurent, tous deux en même temps, le sentiment d'une détresse inexprimable, où s'évanouissaient leurs chimères, où ils avaient peine à retenir les belles, les folles idées par lesquelles ils s'étaient crus presque uniquement joints: ils n'étaient bientôt plus que deux corps amoureux qui se cherchaient dans la solitude avec une ardente tristesse…
—Et moi, dit Hermann, je ne vis plus que par vous. Ces angoisses mêmes dont je vous fais le pitoyable aveu, elles me viennent un peu de vous. Vous seule pouvez donc les apaiser… Oh! aie bien pitié de moi, car je suis plus seul et plus abandonné que le mendiant des grandes routes… Oh! ta voix… tes yeux… la bouche!… La douceur de caresser tes cheveux, de reposer contre ta poitrine, de te sentir à moi… toute à moi, n'est-ce pas?
—Hermann!
Il la saisit par ses frêles poignets, et, comme, agenouillée, elle se renversait en arrière, il se pencha sur elle, sur son front nimbé d'or rouge, sur ses yeux de la couleur des lacs où se mirent de pâles verdures, sur ses petites dents si brillantes entre ses lèvres écartées:
—Ne vois-tu pas que j'ai besoin de ton baiser et qu'il faut me délier de ma promesse? Quelqu'un qui nous verrait ne nous prendrait-il pas pour des amants?… Pourquoi nous cachons-nous?… Ne serais-tu pas déjà perdue, aux yeux des pharisiens, par ce que tu as fait pour moi?… Frida, au nom de ma tristesse, ne me repousse pas aujourd'hui.
Elle se déroba par un mouvement où survivait un instinct de vierge, mais où sa volonté n'était déjà plus. Elle dénoua les mains de son ami, sans colère; elle regardait ce pâle, ce triste visage d'homme, aminci vers le bas, cette peau fine, ces sourcils droits, ce signe sur la tempe, cette bouche tourmentée, la lèvre inférieure saillante un peu et froncée de petits plis… Il lui semblait qu'elle voyait cela pour la première fois, et elle comprenait que c'était cela qu'elle aimait…
Elle fit effort pour se rappeler où ils étaient et se souvint tout à coup de ce qu'elle avait promis à Audotia. Et, bien qu'Audotia lui apparût alors très lointaine, elle se dit qu'elle devait accomplir sa promesse, mais que, d'ailleurs, les moyens par lesquels elle la pourrait accomplir étaient aussi ceux qui lui livreraient à elle seule et pour toujours l'homme qu'elle adorait. Et, ainsi, un peu de ruse de femme se mêlant aux sincères résistances de sa pudeur et peut-être de sa jalousie subitement éveillée à l'égard de la princesse, elle n'aurait su dire si elle mettait cette ruse au service de son amour ou de son devoir, tel que la vieille prêtresse le lui avait dicté.
—Hermann, répondit-elle, tout mon coeur vous appartient, et je suis votre servante; mais ne me demandez pas cela, si vous m'aimez.
—Je t'aime, et je te veux. N'es-tu pas ma vraie femme, la compagne de mon esprit et de mon coeur? Doutes-tu de moi? Te faut-il des serments?
—Non, Hermann… Mais… comment dire? il me semble qu'après cela je me trouverais liée à toi par autre chose que ma volonté et qu'ainsi je serais moins à toi, puisque je serais à toi moins librement… Et puis… tu viens de le dire, nous nous cachons comme des coupables; pour venir ici, je trompe mon grand-oncle, qui me croit chez une amie que je force, elle aussi, à mentir. Nous vivons dans le mensonge: c'est bien assez. Je ne veux pas du moins vivre dans la trahison. Cela nous porterait malheur.