—Celle à qui tu penses, Frida, ne souffrira pas davantage si tu es un peu plus à moi. Ne doit-elle pas se croire dès maintenant trahie? Que ce soit vrai ou non, pour elle c'est tout un.

—Mais non pour moi, Hermann. Je veux bien qu'elle me haïsse, ou même qu'elle me méprise, mais je ne veux pas lui en avoir donné le droit. Je consens à être avilie dans sa pensée, mais non dans la mienne. Ce qu'elle croit m'importe peu; mais je tiens à ne pas me sentir, moi, diminuée devant elle.

—Hélas! Frida, vous ne m'aimez pas.

—Je vous aime, Hermann, mais je ne puis être la rivale honteuse de la princesse de Marbourg.

—Non, vous ne m'aimez pas. Et cela, quand je n'ai plus que vous, quand je me suis détaché de tout le reste, quand, à cause de vous, j'ai répudié toutes les autres raisons que j'avais de vivre… Car, voyez, je ne suis plus qu'un pauvre être douloureux et désorienté, en révolte contre lui-même, contre son rôle et sa destinée naturelle… Le sang qui coule dans mes veines est las, sans doute, des excès d'orgueil et d'action de tant de générations royales, et je traîne la fatigue de tous ces règnes… Je serai toujours, toujours malheureux… Ah! comme je hais ce qu'ils appellent mon devoir! Comme je hais ma fonction royale! Comme je hais tout de ma vie, tout, excepté toi!

La lampe, dont l'abat-jour avait glissé, laissait la plus grande partie du salon dans les demi-ténèbres, en sorte que, si Hermann et Frida avaient été attentifs à autre chose qu'à eux-mêmes, ils eussent pu distinguer, derrière le vitrage baigné de lune, une vague forme noire qui marchait lentement…

Hermann, accablé, se taisait. Frida sentit qu'elle l'avait amené où elle voulait et, se redressant:

—Tu es bien sûr de ce que tu dis là? Tu ne me trompes pas? Tu ne te trompes pas toi-même?

—Hélas!

—Dieu soit loué! s'écria-t-elle. Si tu souffres tant, le remède est facile. Laisse tout cela, affranchis-toi; ne sois qu'un homme, et tu seras plus qu'un prince. Alors seulement tu cesseras de souffrir. Et vois quel exemple et quelle leçon: un prince qui s'en va pour avoir reconnu qu'il est impossible de régner sans faire le mal! Par là, tu serviras mieux la sainte cause que par tout ce que tu aurais pu tenter en restant au pouvoir. Car un prince n'est, quoi qu'il fasse, qu'une sentinelle d'injustice. Et tu seras heureux, n'étant plus responsable des abominations du vieux monde. Songe! N'est-il pas monstrueux, la planète Terre étant donnée, que les hommes répandus sur sa surface ne puissent, au bout de dix mille ans, vivre tous d'elle et qu'il y ait de si odieuses inégalités de partage entre ses nourrissons?… De quoi as-tu peur? Va, l'ordre ancien empêche moins de violences qu'il ne consacre d'iniquités: il n'est donc qu'une longue, qu'une effroyable erreur, et, comme toutes ses parties se tiennent, l'améliorer est impossible: il faut le renouveler tout entier, et cela ne se peut que par des renoncements tels que le nôtre ou par les inévitables violences des masses déshéritées… Tu penses peut-être que l'ordre nouveau ne vaudrait pas mieux? Qu'en sais-tu? Et quand même! «A chacun son tour!» serait déjà une grossière formule de justice… Mais moi, j'ai confiance: le monde futur sera meilleur, puisqu'il sera différent… Je ne puis t'expliquer, mais j'ai des amis qui savent… Viens: nous ferons le bien; nous vivrons tout près de la nature, non loin des humbles, parmi lesquels sont les vrais grands. Pour moi, jusqu'au jour où je t'ai rencontré, je n'ai jamais été meilleure ni si heureuse que lorsque j'ai vécu de mon travail et coudoyé le peuple… Viens, viens: tu connaîtras enfin la joie d'une âme libre et, par là, fraternelle au monde entier… Et, si je n'ai pu être au prince de Marbourg, ah! comme, alors, je serai à toi, mon Hermann! Dis, le veux-tu?