«On interrogea d'abord le garde-chasse Günther et sa petite-fille Kate.
Ils déclarèrent n'avoir rien vu ni rien entendu.
«On pénétra ensuite dans la villa pour interroger la châtelaine, une certaine comtesse Leïlof, qui habitait Orsova depuis quelques mois seulement et y vivait fort retirée. La maison était déserte. Mais, dans un angle du grand salon, au pied d'un canapé, gisait le cadavre de Son Altesse Royale le prince Hermann, frappé d'une balle au coeur.
«La comtesse Leïlof avait disparu.
«Interrogés de nouveau, le garde et sa petite-fille répétèrent qu'ils ne savaient rien, que, rentrés la veille au soir dans le pavillon où ils couchaient et qui est à cent mètres environ du château et à cinquante mètres des écuries, ils n'avaient point quitté leur lit et qu'aucun bruit ne les avait avertis de ce qui s'était passé. Néanmoins, tous deux ont été mis en état d'arrestation.
«Le chef de la police royale vient de se transporter à Orsova pour y procéder à une enquête minutieuse.
«Le plus profond mystère enveloppe cet effroyable événement. Certains indices permettent cependant de croire que le ou les coupables ne se déroberont pas longtemps aux investigations commencées. Mais on comprendra que nous soyons tenus à la plus grande discrétion.
«On n'a pas oser annoncer encore l'affreuse nouvelle à Sa Majesté le roi, qu'une cruelle maladie, jointe à l'extrême vieillesse, retient, comme on sait, dans son palais de Loewenbrunn, où ses infortunés fils l'avaient dernièrement rejoint.»
XXX
Quelques jours après son arrivée à Loewenbrunn, une seconde attaque de paralysie avait achevé de terrasser le vieux roi, et, depuis lors, la langue enchaînée, les membres noués, la pensée absente ou endormie, il était comme un homme retranché déjà du monde des vivants. On lui avait raconté, avec des ménagements et des atténuations, les événements de Marbourg, les travaux de l'Assemblée consultative, la manifestation du 1er octobre et ce qui s'en était suivi. Mais il avait paru ne pas comprendre ce qu'on lui disait. Seulement, de temps à autre, il s'informait de la santé du petit Wilhelm…
Son seul plaisir était de manger comme un enfant goulu et, quand le temps était beau, de se faire mener, dans son fauteuil roulant, sous les arbres de la grande avenue. Pendant des heures, il considérait le décor du lieu, les longues colonnades de la façade du palais, la majesté des bassins et des allées faites pour des cortèges royaux, la géométrie fastueuse des rampes tournantes et des escaliers qui reliaient entre elles les terrasses superposées, le cercle démesuré des nobles statues de marbre dorées par le soleil ou zébrées par la poussière et la pluie, les ouvertures profondes des hautes avenues divergentes comme les rayons d'une étoile et, tout au centre, la colossale statue équestre d'Hermann II, l'aïeul terrible. Il contemplait cela, le vieux roi, comme s'il ne l'avait jamais vu, sans doute afin d'emporter dans la mort la vision des pompes antiques de sa race; et, parfois, une plainte grêle comme un cri de petit enfant interrompait sa vague extase.