Elle s'agenouilla. Le roi lui fit signe de se relever.
—Je vous crois, madame, et je vous absous. C'est Dieu qui a conduit tout ceci. Vous n'êtes point coupable; mais je suis le plus malheureux des hommes… Hélas! dans un temps où la plupart des souverains montrent de si faibles coeurs, j'ai fait, je puis le dire, tout mon devoir de roi. J'ai refoulé en moi les affections naturelles et les passions égoïstes. J'ai épousé, jeune encore, une femme que je n'aimais pas, ne consultant dans mon choix que l'intérêt du royaume, et j'ai été fidèle à la reine, dont Dieu ait l'âme. Pendant cinquante ans, j'ai travaillé dix heures par jour et, tant que j'ai eu des forces, pas un moment je ne me suis dispensé de ma dure parade royale. Et j'ai eu la douleur de voir les peuples se désaffectionner de leurs rois et de sentir que rien de mon âme ni de mes croyances n'avait passé dans mes fils. Et voilà que Dieu a permis que l'un d'eux commît le crime de Caïn et que tous deux périssent en un jour, parce que l'un d'eux manquait de vertu, et l'autre de foi. Et, ainsi, j'ai peur que ma mort, qui est proche, ne soit pas seulement la fin d'un vieux bonhomme de roi, mais la fin d'une race, et peut-être même la fin d'une royauté… Toutefois, haussons nos coeurs. Le désespoir est un crime. La foi et la vertu qui manquaient à mes fils, vous les avez, ma fille, et mon petit-fils est en de bonnes mains. Et le vieux tronc pourra encore reverdir!… Dieu lui-même nous fait assez connaître qu'il ne nous a pas encore abandonnés, puisque, tout en nous frappant, il nous livre nos ennemis et nous arme contre eux… Rassurez-vous, madame: vous n'avez rien à craindre… Audotia Latanief sera condamnée—et pendue, je m'en flatte.
La princesse eut un sursaut d'horreur:
—Eh! quoi? sire, la condamner, maintenant que vous la savez innocente?
—Audotia n'est point innocente.
—Elle l'est de la mort du prince… Depuis son arrestation, cette pensée me torturait qu'une autre pût être condamnée pour un crime qui est mien, et, si vous ne m'aviez forcée tout à l'heure à confesser la vérité, j'espère que Dieu m'aurait donné le courage de me dénoncer avant le jugement d'Audotia.
—Cette femme, dit le roi, a mille fois auparavant mérité la mort, et, du reste, si elle n'était pendue comme meurtrière, elle le serait comme instigatrice du meurtre. Nous ne lui faisons donc aucun tort. Mais il importe qu'elle soit condamnée comme régicide de fait. La raison d'État l'exige.
—La raison d'État? Mais cela est horrible!… Car, enfin, si Audotia n'était jugée que sur ses aveux et sur les charges relevées contre elle, êtes-vous sûr qu'en effet le tribunal prononcerait la condamnation capitale?… Elle mérite la mort, soit; mais vous ne pouvez l'y envoyer que par un mensonge public… La morale des rois n'est-elle donc pas la même que celle des autres hommes?
—Non, madame, vous le savez bien; et c'est même à cause de cela que j'ai pu vous absoudre… Enfin, ne vous mettez pas en peine: je prends tout sur moi, et j'en répondrai devant Dieu qui me jugera bientôt.
—Mais, s'il faut que l'arrêt soit prononcé, ne pourriez-vous, du moins, concilier la justice et l'intérêt du royaume en commuant la peine d'Audotia et… peut-être… au bout d'un certain temps… en lui permettant de s'évader?…