—Non, madame. Ce que j'ai dit sera.
—Sire, épargnez-moi ce remords, je vous en supplie… Je me sens si faible… depuis que j'ai tué… Ne me livrez pas encore à ce spectre… C'est assez d'un, je vous jure.
La voix du vieillard trembla de colère:
—Madame, vous oubliez que je suis, à vous aussi, votre juge. Je vous prie de me laisser faire ici ce que je dois. Ce n'est même qu'à cette condition que je vous pardonne la mort de mon fils.
Et il la congédia du geste.
XXXIV
Hellborn, cependant, était fort ennuyé. Il avait d'abord compté jouer le rôle confortable de ministre sagement réformateur auprès d'un jeune prince prudemment libéral, et il était tombé sur un rêveur qui l'avait terrifié par sa bonne foi et par sa logique ingénue. Renié du peuple, qui lui reprochait l'hypocrite avortement des projets de réforme, complice des conservateurs, mais complice suspecté par eux, l'ancien avocat avait cru que sa démission, étant un désaveu public des imprudences du prince Hermann, lui vaudrait la confiance du parti de la réaction. La mort du prince et la rentrée en scène de Christian XVI avaient renversé ses espérances. Il était clair que le premier soin du comte de Moellnitz serait de l'écarter du nouveau ministère. Du jour au lendemain, la belle comtesse, avec cette facilité qu'ont certaines femmes pour oublier les faveurs qu'elles ont accordées, l'avait traité en indifférent, presque en importun.
Ce ne fut donc qu'à force d'insistance et en invoquant des motifs considérables et mystérieux qu'il put obtenir de la comtesse un entretien particulier, un mois environ après le drame d'Orsova.
Elle était vêtue de crêpe de Chine vert pâle brodé de grandes chauves-souris noires, et elle lisait ou paraissait lire l'Endymion de lord Beaconsfield, en fumant des cigarettes opiacées. Hellborn lui baisa la main avec des lenteurs qui voulaient être significatives. Elle le laissa faire, nullement émue.
Alors il entra brusquement en matière: