Hellborn prit un temps comme un acteur qui veut surprendre le public, et dit avec une finesse théâtrale:
—D'autant mieux que le prince Renaud est vivant.
—Comment cela?
—Il y avait, jointe au dossier, une lettre par laquelle le prince Renaud explique à son cousin qu'il a désiré disparaître officiellement et le prie de lui garder le secret, selon sa promesse. Voici cette lettre.
—Donnez.
—A quoi bon?
Hellborn remit dans sa poche la lettre et les papiers et boutonna sa redingote.
—Je pense, dit-il, à une chose. Il n'est pas impossible que le prince Renaud, quand il apprendra la double mort qui a fait de lui, en un jour, le second héritier du trône, se ravise et soit pris du désir de revivre. Il n'est pas impossible non plus que la princesse Wilhelmine rencontre de telles difficultés dans son rôle de régente qu'elle finisse par y renoncer. Et, dans ce cas, c'est le prince Renaud qui la remplacerait. Que dis-je? il n'est pas impossible que le petit prince Wilhelm, faible et maladif comme il est… Eh! oui, tout arrive. Or (je parle très sérieusement) il serait tout à fait contraire au bien du royaume que le prince Renaud, dont vous connaissez les idées bizarres, arrivât au pouvoir. Heureusement, ces papiers, parfaitement en règle, permettent de le tenir pour mort, quoi qu'il fasse. Au besoin, s'il s'avisait de venir déranger nos affaires, on le rembarquerait poliment, comme usurpateur d'un faux titre… Ainsi, la tranquillité serait assurée pour longtemps aux bons serviteurs de l'État—qui en seraient alors les maîtres… Un seul homme serait à craindre pour eux: celui qui détiendrait cette lettre et qui, par conséquent, pourrait, quand il lui plairait, ressusciter le prince Renaud… Me suis-je fait comprendre?
—Étrange! très étrange! dit la comtesse.
—N'est-ce pas?