La comtesse avait la spécialité d'être une femme «énigmatique», parce qu'elle était d'une maigreur nacrée, qu'elle avait des yeux de couleur changeante, qu'elle s'habillait comme la «demoiselle bénie» de Dante Rossetti, qu'elle abusait des anesthétiques et que, née pour goûter Auber, Cabanel et les romans de la Revue des Deux Mondes, elle affectait de ne pouvoir supporter que l'art, la musique et la littérature d'après-demain. Mais c'était, en réalité, un petit animal tout simple, un peu capricieux, assez voluptueux, très rapace, très lucide, et qui s'adorait.
Elle se tourna paresseusement vers Hellborn, arrêta sur son encolure de brun robuste des yeux noyés de songe et, d'une voix mourante:
—Revenez me voir demain, mon cher ministre.
XXXV
Or, voici la lettre de Renaud. On y verra qu'il faisait des efforts sérieux, et un peu gauches, pour enchaîner des idées générales, qu'il avait quelques illusions sur l'Amérique, et qu'il était de ceux qui rêvent leur vie plutôt qu'ils ne la vivent.
«X…..
«Mon cher cousin, ceci est, comme je t'en avais prévenu, pour t'annoncer que je ne suis plus. Je t'envoie l'acte de décès de Jean Werner, mort le 8 octobre à Aden. Ce faux ne m'a pas coûté très cher. Il y a partout des hommes obligeants. Ci-joint un second papier établissant que Jean Werner n'est autre que le prince Renaud. Je te prie de rendre publique la nouvelle de ma mort, ainsi que tu me l'as promis.
«Je ne veux pas te dire, même à toi, le nouveau nom que j'ai pris. Et ne va pas m'objecter que j'aurais pu disparaître et m'en aller vivre n'importe où, à ma guise, sous le nom qui m'aurait plu, sans mourir officiellement. J'ai voulu qu'il me fût difficile de redevenir le prince Renaud au cas où j'en serais tenté quelque jour. Ce jour-là, mon faux état civil m'accablerait. Toi-même, si je me présentais alors à toi sous mon vrai nom, tu ne serais plus sûr que ce soit moi. Je te mets en garde, dès à présent, contre tout revenant qui se dira ton cousin. Que veux-tu? Cela m'amuse de me survivre…
«J'ai fait une pension convenable aux parents de Lollia, à condition qu'ils s'en iraient vivre à trois cents lieues de Marbourg. A Malte, pendant l'escale, un prêtre catholique nous a mariés. Ma petite amie était toujours bonne et douce. Mais elle vénérait trop son corps. Je la chagrinais toutes les fois que j'essayais d'être son mari. Peut-être aussi regrettait-elle que je ne voulusse plus être prince.
«A Chicago, la première chose qu'elle me demanda fut de la mener au cirque. Pendant toute la représentation, elle garda ma main dans la sienne. Mais le lendemain elle disparut, en me laissant une lettre où elle m'expliquait loyalement qu'elle ne pouvait renoncer à son art, qu'elle rentrait au cirque, que c'était plus fort qu'elle et que, malgré cela, elle m'aimait bien, qu'elle souhaitait que son départ ne me fît pas trop de peine et que, d'ailleurs, elle me serait fidèle éternellement. Et je sentis qu'elle disait la vérité.