«J'en ai fini, j'espère, avec les complications sentimentales. Mon amour pour la petite Tosti n'était pas encore assez simple. J'ai trouvé une belle mulâtresse, parfaitement stupide et docile. Cela me suffit.

«J'ai découvert enfin la seule vie qui me convienne. Dans une région disponible de l'État de X…, je me suis taillé un domaine de trois mille hectares. Le site est d'une extrême magnificence. J'y cultiverai les céréales et nourrirai de vastes troupeaux, en appliquant à la culture et à l'élevage les plus récents procédés de la science et de l'industrie, Et là, vraiment, je serai prince.

«Je pense à toi très souvent, mon cher Hermann. J'ai vu, par les dernières dépêches que j'ai reçues, que tu avais rétabli l'ordre à Marbourg en y faisant régner la terreur. Ainsi, l'âpre nécessité t'a réduit aux pratiques qui nous rendaient nos ancêtres haïssables. Tu abordais une tâche de roi avec un coeur et une intelligence d'homme libre. Cette contradiction devait te perdre.

«L'injustice est pour toujours maîtresse de la vieille Europe. Les grossières objections des hommes de bon sens ont raison contre l'utopie socialiste. Et, à supposer même que, après de longues convulsions, après des révolutions sanglantes et des alternatives de république démagogique et de despotisme militaire, cette utopie soit un jour réalisée quelque part tant bien que mal, l'image, d'avance, m'en séduit peu. Chaque individu mangera à sa faim; mais la beauté de la vie aura péri.

«Deux buts peuvent être assignés à l'humanité. L'idéal démocratique est d'assurer à tous un demi bien-être; cela est désirable sans doute; mais, la nature humaine étant donnée, cela ne se peut faire que par une publique et universelle compression dont pâtiront surtout les êtres d'élite et à laquelle ils succomberont. L'idéal aristocratique serait d'obtenir le développement total et harmonieux d'un petit nombre d'êtres supérieurs, dans lesquels, selon la formule elliptique d'un de vos sages, l'univers prendrait de plus en plus conscience de lui-même; mais cela ne peut se faire que par le sacrifice ou du moins par la mise en oubli de millions et de millions de créatures inférieures: ce qui est dur, ce qui comporte, chez les privilégiés, trop d'indifférence aux maux d'autrui et ce qui, par suite, implique contradiction, car une conscience supérieure ne se conçoit pas sans une infinie bonté.

«Des personnes héroïques assignent, il est vrai, à l'humanité un troisième but, qui ne serait ni le bien-être de tous ni la vie supérieure de quelques-uns. Elles disent que nous ne sommes point nés pour le plaisir, que la solution de toutes les difficultés, ce serait que chacun préférât les autres à soi-même et connût qu'il n'est pas de meilleure joie que le renoncement à toute joie. Ce rêve-là est très évidemment la chimère par excellence. Je l'écarté et m'en tiens aux deux premiers.

«Mais ces deux rêves-là, je dis qu'il faudrait pouvoir les concilier. Cette conciliation n'est pas possible dans le vieux monde, notamment dans la partie que j'en connais le mieux, et qui est l'Europe. L'idéal démocratique et l'autre y sont condamnés à la lutte éternelle. Tout ce qu'on entrevoit, c'est que le premier est en train d'y faire grand tort au second, mais sans avoir chance de triompher lui-même. Le vieux monde est trop petit; la terre y est usée: elle ne fournit pas assez de superflu, et il en faut énormément pour que chacun ait le nécessaire. Puis ce vieux monde est trop alourdi de souvenirs, trop embarrassé dans des traditions de violence, d'autorité et de législation inutile. Il ploie sous des charges exorbitantes, et le gaspillage de l'effort humain y est démesuré. L'Europe entretient une dizaine de millions de soldats. La somme de travail et d'intelligence dépensée pour l'organisation et pour le perfectionnement des armées actuelles est incalculable. Avec les milliards que ses armées lui coûtent, l'Europe aurait pu refaire tout son matériel industriel et doubler ses moyens de communication. Mais il faudrait commencer par effacer les frontières, et c'est là ce que tout son passé, dont elle est prisonnière, interdit à l'Europe. Seule, en dépit de monstrueuses difficultés, la France pourra dans un siècle ou deux, grâce à la douceur de ses moeurs et à la générosité foncière de son esprit, approcher de l'idéal démocratique. Mais qu'elle devra souffrir auparavant!

«Ce qui est plus probable, c'est qu'il n'y a pas grand'chose à faire de ce monde décrépit. Une inquiétude stérile et morne le tourmente. En art et en littérature, il retourne, par excès de science et à la fois par anémie, au balbutiement, et il aboutit, en amour, à l'impuissance perverse. Les littérateurs distingués qui ont entrepris de lui redonner une âme n'ont pas la foi dont ils font les gestes et mènent une croisade où la Croix n'est qu'une métaphore. Tandis qu'ils découvrent l'Évangile, ils n'arrivent même pas à pratiquer la charité. Mais, eussent-ils la charité parfaite, cela ne suffirait pas. Les maux de l'humanité ne peuvent être guéris par des vertus qui ne sauraient jamais être le fait que d'une minorité imperceptible…

«C'est vers le nouveau monde que doivent tourner les yeux ceux qui croient que l'existence de la planète Terre n'est pas un accident dénué de toute espèce de signification.

«Je n'ai pas toujours aimé cette Amérique. Au temps où je m'engourdissais dans la langueur savante de la civilisation du vieux monde et dans son atmosphère saturée de souvenirs, j'ai déploré la découverte du continent américain. Je me souvenais que cette terre neuve fut d'abord noyée dans le sang par la méchanceté et la rapacité des hommes et qu'elle s'en était vengée en empoisonnant chez nous les sources de la vie. Puis les gens qui venaient de là ne me plaisaient point. Le type du Yankee offensait ma douceur et ma naturelle indolence. Oh! ces hommes qui ne sont au monde que pour construire des chemins de fer et des machines, exploiter des mines, perdre et refaire dix fois leur fortune, qui ne rêvent point, qui ne sont point paresseux et qui, au milieu de cette vie acharnée aux biens de la terre, gardent le besoin de se mettre en règle avec l'Inconnaissable comme avec un client ou un créancier et d'être les fidèles d'une des trente-six mille Églises que le libre examen a tirées de la Bible! O le merveilleux amalgame du sentiment religieux et de la plus égoïste entente de la vie pratique! O l'énorme et exhilarante hypocrisie! J'étais scandalisé qu'il fût dans le caractère de cette race de rechercher les biens matériels avec la fureur la plus éloignée de l'esprit de l'Évangile et, en même temps, de tenir absolument à avoir Dieu pour soi dans une besogne évidemment suspecte à Dieu et à communiquer avec lui du fond de ses comptoirs.