—Dès lors, j'ai vécu une vie nouvelle. J'ai porté ma charge plus allègrement: je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur, assujetti à des rites absurdes, vous étiez pour moi la source de joie et de vérité. Et, quoique j'eusse beaucoup étudié et travaillé auparavant, j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.
—Je ne suis pourtant guère savante, mon cher seigneur.
—Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'étiez qu'une petite fille; mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus près que moi, et avec des yeux plus ingénus. Vous aviez connu la misère et les misérables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les jugements hardis d'un coeur droit. Rien qu'en me racontant votre histoire, vous me révéliez la réalité humaine. C'est vous qui, sans le savoir, m'avez suggéré les expériences que j'ai faites alors pour la mieux connaître… Vous m'avez appris la pitié; du moins, vous l'avez fait descendre de ma tête dans mon coeur, Comment m'acquitter envers vous, mon amie?
Il frôlait de sa manche le bras de la jeune fille. Lentement, elle retira son bras nu.
—Frida! supplia-t-il.
Sans rien dire, elle se rapprocha, et tous deux, émus jusqu'au fond d'eux-mêmes par ce contact si léger, sensible à peine, regardaient chastement les étoiles.
Mais Frida releva la tête d'un mouvement énergique, comme pour secouer de son front les molles écharpes du rêve:
—Alors, monseigneur, si je vous adressais une prière, j'aurais quelque chance d'être entendue?
—Parlez, mon amie.
—Monseigneur, je vous demande la grâce d'Audotia Latanief.