—Eh bien, Frida, êtes-vous contente?
—Oui, je suis heureuse, bien heureuse… Vous allez pouvoir faire tant de bien! Comme le peuple va vous adorer! et comme je suis fière de vous appartenir!
Elle le regarda. Il avait posé sa tête sur sa main, d'un air de lassitude.
—Mais vous, monseigneur, on dirait que vous êtes triste. Qu'avez-vous donc?
—Ce que j'ai, Frida? J'ai que je commence à devenir roi, et cela est terrible… Ah! Frida, si vous saviez! Je suis bien sûr pourtant que ce que je veux est juste. Même je me suis mis tout de suite à ma tâche et j'ai fait tantôt, devant Moellnitz, les gestes de la confiance… Mais déjà je ne suis plus tranquille, et j'ai déjà l'angoisse de ma responsabilité… Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son devoir! n'être qu'une tête dans la foule! ou n'avoir qu'une consigne très claire et très étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison d'Orsova! Songez donc! Si j'allais me tromper!… Il faut m'aimer plus que jamais, Frida.
—Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis à vous tout entière, car je vous dois tout… Vous rappelez-vous notre première rencontre, à Paris, chez la comtesse de Winden, qui m'avait recueillie, un peu malgré moi, avec ma pauvre maman?… Vous étiez venu visiter la galerie du comte. Je suis entrée étourdiment, croyant qu'il n'y avait personne dans la galerie, et j'ai été bien effarouchée en vous voyant. Vous avez dit: «Quelle est donc cette petite?»
—Vous êtes sûre, Frida, que je me suis exprimé avec cette irrévérence?
—Oui, oui, j'ai bien entendu. Vous avez dit: «Quelle est donc cette petite?» J'ai été tout de suite rassurée: vous aviez l'air si bon! Le comte a répondu: «C'est une de nos compatriotes.» Alors vous m'avez interrogée, et je vous ai raconté ma vie… C'était long, quoique je ne fusse pas très vieille encore, et c'était un peu bizarre. Vous disiez de temps en temps: «Pauvre petite!» Vous m'avez consolée, vous m'avez ramenée chez mon grand-oncle, puis installée près de vous… près de vous, où je suis si bien! si bien!
—Et vous, Frida, vous rappelez-vous le soir où je vous ai dit pour la première fois que je vous aimais? Il y avait fête au palais, comme ce soir, et c'était, comme ce soir, une mascarade d'hommes chamarrés et de femmes peintes; le mensonge sur tous les visages: mensonge du dévouement ou mensonge du plaisir; et moi-même je venais de faire mon métier de prince, de dire pendant des heures des mots qui mentaient… Je vins seul ici, respirer l'air vierge de la nuit. Je vis une forme blanche accoudée à cette même place. C'était vous. Et de vous retrouver là, de retrouver vos yeux limpides et votre coeur sincère au sortir de tout cet artifice d'une fête royale, ce me fut un inexprimable rafraîchissement. C'était comme si la nature bienveillante, me prenant en pitié, vous eût elle-même donnée à moi.
—Je me souviens, je me souviens… Un rossignol chantait tout près de nous… Tenez! là, dans cet arbre. Le vent de la nuit, qui nous apportait l'odeur des roses, semblait l'haleine même de la terre, et, bien que la fête continuât derrière les fenêtres fermées, on eût dit que nous étions seuls, vous et moi, seuls sous le vaste ciel.