—Oh! Hermann! dit la princesse douloureusement en joignant ses mains, étroites comme des mains de reine de vitrail, longues comme des «mains de justice».

Elle songeait, remordue de l'ancien soupçon: «Cette petite fille vous tient donc bien au coeur?» Et peut-être allait-elle le dire tout haut, quand ils sentirent autour d'eux, propagé des salons à la terrasse, un grand frémissement de curiosité. Tout aussitôt, un officier s'approcha d'Hermann et lui remit une dépêche «très importante et très pressée». Hermann rentra dans le salon des princes, suivi d'un bruissement d'attente, et ouvrit la dépêche.

Les danses avaient cessé. L'orchestre même se taisait. Le cercle des hauts fonctionnaires et des ambassadeurs s'était resserré autour d'Hermann, et, par les portes ouvertes sur les autres salons, les têtes charmantes des femmes se pressaient, un peu anxieuses.

—Messieurs, dit Hermann, la révolution d'Angleterre est chose accomplie. La nouvelle Chambre des communes a proclamé la République des États-Unis de la Grande-Bretagne. Lord Sheffield est élu Protecteur.

La nouvelle n'était pas tout à fait inattendue. Des échecs en Asie, une crise commerciale à l'intérieur, une révolte de l'Irlande, et, parmi ces désastres publics, la cynique insouciance du roi Georges avaient détaché le peuple anglais de son loyalisme traditionnel en achevant de lui démontrer l'inutilité de la fiction monarchique. Sur ces entrefaites, le roi Georges avait été assassiné par un Irlandais fanatique. Son plus proche parent était le petit duc Edouard, un adolescent vicieux et déjà publiquement déshonoré. Les élections s'étaient faites sur la question constitutionnelle. Toutefois, la question avait été fort embrouillée par les polémiques de la presse, et, la veille encore, les sentiments de la majorité de l'Assemblée ne pouvaient être prévus avec assurance.

«La révolution! La république!» Il n'y avait presque personne dans la fête pour qui ces mots ne fussent des épouvantails. La république, la révolution, c'était la bataille dans la rue, les fusillades, les massacres, le pavé rouge de sang, le désordre, l'anarchie. Quelle pitié! Des exclamations s'élevaient de la foule élégante: «Les misérables!… Pauvre prince!… Pauvre pays!…»

Hermann reprit;

—Rassurez-vous, messieurs. Pas une goutte de sang n'a été versée. L'opinion publique a sanctionné le vote de la Chambre des communes. Le duc Edouard n'a couru aucun danger. On l'a courtoisement embarqué pour le continent. Sa liste civile lui a été maintenue. Ce fut une stupeur, puis un redoublement de colère. Ainsi cette révolution n'avait pas même été sanglante! Cette absence de violences était pire que tout. Où va le monde si les révolutions y deviennent légales? Pourquoi n'avait-il pas résisté, ce petit duc? Pourquoi n'avait-il obligé personne à se faire tuer pour lui? Sourdement, on l'accusait de mollesse, quelques-uns de lâcheté. Des uniformes murmuraient: «Attendons!» rêvant de futurs désastres pour ce pays scandaleux où les choses avaient le front de se passer si tranquillement.

—Très curieux, n'est-ce pas? dit Hermann à mi-voix en se tournant vers l'ambassadeur de la République française. L'Angleterre vient d'inventer, ou presque, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples seront polis et les princes résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et les vaincus. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil. Cela est d'un excellent augure.

Il essayait de rire, un peu nerveux pourtant.