Les danses ne purent reprendre. La fête était finie.
VIII
Arrivée à la gare de Marbourg-nord, où elle était censée prendre le train de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville), Frida se mêla un instant à la foule dans la salle des Pas-Perdus, redescendit dans la cour, échangea un signe d intelligence avec un vieux cocher à grosse moustache grise et monta dans sa voiture.
La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et triste des cheminées d'usine et des terrains vagues, elle entra dans une grande plaine tachetée de bouquets d'arbres et toute veloutée par la douceur du soir.
Et Frida se souvint.
Cette plaine lui en rappelait d'autres, très loin, là-bas, en Courlande, où elle avait passé son enfance. Un vieux château au milieu des bruyères, des bois et des étangs. Sa mère, la comtesse de Thalberg, passait les journées, étendue sur une chaise longue, à lire des romans français. Son père était presque toujours à Pétersbourg. Frida avait su depuis qu'il y menait une «fête» effrénée et morne, jouant un jeu de fou, et que c'était pour cela que l'immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes vendues.
Frida, abandonnée aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs, parmi les moujicks. Ils étaient ses amis; ils l'adoraient à cause de sa pâle beauté diaphane de madone-enfant et de sa bonté de petite fille élue.
Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus âgée qu'elle, s'était éprise pour Frida d'une passion absolue, d'un amour obéissant de bon chien. Maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, traînant des haillons sans couleurs, ce qu'Annouchka avait de mieux, c'était une grande bouche meublée de petites dents courtes qu'elle montrait continuellement. Oh! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce guenillon! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se réfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jetés dans un coin. C'était la Vie des Saints, des volumes dépareillés de Gogol, un vieux petit livre à tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites du français sur le XVIIIe siècle. La plus belle commençait ainsi: «Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France…» Frida lisait tout haut. Roulée à ses pieds, en boule, Annouchka l'écoutait avec extase…
Puis Frida tombait malade: la petite vérole, la fièvre, le délire… Et la seule vision qui lui était restée de tout cela, c'était Annouchka à son chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka à cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et pourtant de toutes ses forces, et l'empêchant de se gratter la figure. On avait dit à Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait laide, et la petite sauvage veillait sur la beauté de sa maîtresse, comme un gnome sur un trésor.
Le jour où Frida commençait à aller mieux (c'était en mai, et il y avait des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brassées de fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient à se jeter ces balles. Frida était si faible encore qu'elle les laissait souvent tomber; Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilité de chat; et cela amusait la convalescente.