Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche de sa compagne et presque aussi simple qu'elle. Très gravement, les petites échangeaient leurs souvenirs:

—Te rappelles-tu, Annouchka?

—Oh! oui, mademoiselle.

Maintenant, c'était Annouchka qui se rappelait le mieux les belles histoires du grenier, et c'était Frida qui les lui demandait et qui écoutait à son tour.

—Et cette autre, Annouchka, tu sais bien… où ça parlait de madame de
Pompadour…

Et Annouchka commençait:

—Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France…

Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie maîtresse, elle avait pris son mal. Elle mourait quelques jours après.

Frida pleura longtemps l'humble camarade qui lui avait donné sa vie. Comme elle était déjà, à neuf ans, très réfléchie et très singulière, elle comprit ce qu'il y avait d'admirable dans ce naïf sacrifice. Elle se promit d'être toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par tous les moyens qui seraient en elle, ce qu'elle avait reçu de l'enfant vagabonde au grand coeur. L'impression lui resta, ineffaçable, des puissances de dévouement et d'abnégation que recèle souvent l'âme de ceux qui, ne possédant point les biens de la terre, n'en sont pas possédés. Déjà, elle s'habituait à comparer la simplicité de coeur de ses amis les moujiks (elle les croyait tous bons) à l'orgueil et à la sécheresse des gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mère et devant qui elle se sentait toute gênée. Ainsi la mémoire de son amie la pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie; mais cette beauté, pour laquelle une autre était morte, elle s'appliqua à s'en détacher. Elle répudia dès lors toutes les habiletés de la coquetterie féminine, et son étrange pouvoir de séduction s'accrut d'autant.

A cette époque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de
Thalberg.