Et, dès le premier soir, en effet, au baccara, où il tenait la banque, le baron fit une chose inouïe: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda d'abattre quatre ou de tirer à six, ainsi qu'il en avait l'habitude. Néanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la première fois, il en laissa paraître de l'impatience; il eut des ronchonnements dépités, dont les autres joueurs s'étonnèrent et que le prince accueillit par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.

Les autres n'y comprenaient rien, commençaient à être inquiets. Tous pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait à Montclairin, c'est qu'ils comptaient tous, plus ou moins, sur les bénéfices de cette association. C'était le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tête rose et vide, un nez de soubrette sur une barbe blanche en éventail. Pourvu, depuis qu'il se connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans qu'il faisait la fête, mécaniquement, comme un employé va à son bureau, et il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des élégances; toujours sans le sou, brûlé chez tous les usuriers, réduit à pratiquer ce qu'on pourrait appeler l'escroquerie de famille: à acheter des chevaux, des tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitôt à quart de prix, sûr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle n'aurait jamais le courage de se réfugier derrière l'incapacité légale de son triste mari. C'était le petit marquis de Baule, qui, marié à la fille du baron Onan, n'avait pu éviter le régime dotal et à qui sa femme mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin était pour lui une très précieuse aubaine. Et c'était Desraviers, un grand blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources connues et qui avait, dans le monde, la spécialité des questions d'honneur.

—Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.

Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute, Issachar n'avait consenti à gagner que par coquetterie. Il connaissait son devoir; il était galant homme, incapable de violer le contrat tacite qui les réunissait autour de la table de jeu. Sûrement, il allait «rendre» l'argent.

Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.

Issachar abattit neuf.

Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hôte? Le duc, Desraviers et le marquis coulèrent un mauvais regard vers le prince, dont le visage était tout décomposé par la colère.

—Continuons-nous? demanda le baron.

—Est-ce que vous vous f… du monde? laissa échapper brutalement le prince.

Les trois autres ayant pris congé avec une rapidité discrète: