Jusque-là, Issachar n'avait pas trouvé que ce fût trop cher. Être publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince à la douzaine, mais d'un prince pour de bon, héritier possible d'une vraie et très antique couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'âme médiocre et il savait payer royalement ses amitiés royales, le petit juif tenace, aux ambitions illimitées, dont les plus viles souplesses n'avaient jamais été que les servantes secrètes d'un immense orgueil. Trente ans auparavant, il débutait par être l'homme d'affaires d'une fille célèbre par son économie, Berthe de Chatou. Il épousait ensuite une ancienne gérante de family hôtel, un peu plus que mûre, mais qui avait «la forte somme». Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix ans. Il «travaillait» quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable sur de lointains chemins de fer. Il réapparaissait avec cinquante millions. Il les avait quintuplés, disait-on, dans la banque. Il était démocrate-conservateur, abondant en aumônes, pourvu qu'elles fussent publiques, protecteur «éclairé» et bruyamment généreux des lettres et des arts. Mais, surtout, ce circoncis était dévoré d'amour pour le trône et l'autel. Son rêve suprême était d'être «du monde», et du plus haut et du plus étroit, du monde du «faubourg» ou de ce qui reste du «faubourg». Et, comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les conventions des moeurs sportiques et pseudo-élégantes, il était devenu l'homme «correct» par excellence, d'une correction implacable, divertissante par le sérieux qu'il y apportait. Froid, gourmé, sobre de gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de sa barbe et de ses vêtements et dans l'aspect empesé et mécanique de toute sa personne, la rigidité d'un dessin linéaire.
Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle inspire aux parvenus est peut-être d'autant plus forte que son prestige ne repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des conventions vides, un pur néant. Elle existe d'autant plus, en un sens, qu'elle ne survit à l'organisation sociale qui était sa raison d'être que par l'opinion qu'elle garde d'elle-même. Pénétrer dans ce monde-là, qui est resté très fermé en théorie, et surtout être soi-même de ce monde-là, cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose désirable parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le reste excepté cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit, c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les fenêtres.
C'est bien par les fenêtres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins cela se voit. Et puis, cet argent jeté à poignées et d'un air d'insouciance, le baron savait toujours exactement où il tombait. Cet homme, qui offrait aux musées nationaux des tableaux d'un million reconquis sur l'Amérique à coups de surenchères, et qui, à chaque catastrophe un peu retentissante,—inondation, incendie, grisou, tremblement de terre,—s'inscrivait au Figaro pour cent mille francs, était chez lui le maître le plus dur, le plus strict, et méticuleux et «regardant» comme une ménagère maniaque.
Non pas qu'il fût avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance où sa juiverie native reparaissait à son insu, il n'aimait pas l'argent pour lui-même, mais pour tout ce qu'il représente, pour la puissance dont il est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une certaine probité. Il avait, pour édifier son énorme fortune, trompé et dépouillé une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes n'avaient qu'à se défier et à se défendre, comme il se défendait, lui, et comme il se déliait. A coup sûr, même au temps de sa misère, il n'aurait jamais consenti, l'occasion s'en fût-elle présentée, à s'approprier «par larcin furtivement fait» le portefeuille d'autrui, car cela, c'eût été vraiment de l'argent mal acquis, étant prélevé sur une personne non avertie, et n'étant point payé par une somme suffisante de travail, d'énergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'était la bataille, ce n'était point le vol. Tout cet or qu'il avait accumulé, c'était le prix de son activité, de sa hardiesse de joueur, de son imagination d'homme d'affaires, de sa supériorité intellectuelle. Et, sans doute, comprendre et absoudre ainsi les «affaires», c'est proclamer, par un détour, le droit du plus fort ou du plus rusé; c'est admettre que la chasse à l'argent, au fond et malgré les apparences, se fasse dans les mêmes conditions que la chasse à la proie des hommes de l'âge de pierre. Mais cette considération eût peu frappé le baron Issachar. Il jugeait que la morale des conquérants était assez bonne pour lui et que la noblesse des rapines se mesure à leur entassement, aux risques courus pour les entasser et à l'usage qu'en font les entasseurs.
Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en consacrait une partie à la fusion—déjà fort avancée—de l'aristocratie de l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalité fastueuse, le prêt facile aux gentilshommes décavés, et, enfin, depuis plusieurs années, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un des princes les plus en «en vue» d'une des plus vieilles monarchies européennes.
Mais, tout de même, il finissait par trouver que cette gloire lui coûtait gros et que le bénéfice de cette amitié princière restait par trop purement «moral». Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avancé au prince tout près de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque, l'année précédente, il lui avait exprimé discrètement le désir si naturel d'obtenir la concession des mines de cuivre récemment découvertes en Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une réponse équivoque et embarrassée. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un désintéressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour son honneur, qu'on le crût capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.
Et voilà que, le matin même du jour où il attendait l'arrivée du prince à
Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration
de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse
Moreno, accompagnées de deux factures.
Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est réclamait le paiement de cinq mille francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis à la disposition d'Otto lors de son précédent voyage en France. Elle avait d'abord envoyé la note au prince, qui répondait simplement que «cela regardait le baron Issachar».
Quant à la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue de Marbourg à Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'était installée, ainsi qu'il convenait à la maîtresse d'un prince, dans le plus bel appartement de l'hôtel Continental. Huit jours après, Otto partait pour Londres, après avoir donné à la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis, mais sans régler la note de l'hôtel. Bref, il l'avait laissée en panne, et fort empêtrée. Une réclamation qu'elle lui avait adressée était demeurée sans réponse. Et, dans sa détresse, elle avait recours à son «vieil ami» le baron. Une note de trois mille francs était jointe à sa lettre.
Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto débarqua à Montclairin, toujours bon garçon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui fit le baron une réserve et un excès de respect qui ne présageaient rien de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hôte royal aucune des demi-familiarités concertées qu'il était si fier de se permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de cérémonieuse déférence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de bois se faisait hostile.