Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.
—Avez-vous des regrets? dit le prince.
—Non, monseigneur, puisque je vous aime.
Et, souriant parmi ses larmes:
—Ai-je été bien, monseigneur?… J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier…
XI
Cependant, le prince Hermann travaillait fort sérieusement au bonheur de son peuple.
Sans compter les maux qui lui étaient communs avec les autres pays d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel état social et industriel.
Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conservé le régime de la monarchie absolue. Les ministres n'étaient que les commis du pouvoir exécutif. Quant au pouvoir législatif, le roi l'exerçait souverainement avec l'aide de trois grands corps dont les membres étaient nommés par lui: la Chancellerie, le Conseil du royaume et le Sénat.
Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque entièrement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de grands industriels et de financiers. Or le prodigieux développement de l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, créé une classe ouvrière considérable par le nombre et l'appétit. Et ainsi le peuple se trouvait exclusivement gouverné par des hommes dont les intérêts étaient diamétralement opposés aux siens. Eût-elle eu toutes les vertus (et elle ne les avait pas), cette aristocratie de richesse eût été plus suspecte encore au prolétariat qu'une aristocratie de naissance et lui eût paru plus insupportable. La révolte contre des injustices réelles s'aggravait, chez les ouvriers, de l'appréhension d'injustices indéfiniment possibles et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette organisation politique d'un pays de grande industrie.