Hermann était de l'avis de la classe ouvrière, soutenue ici par toute la petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale. Malheureusement, il avait beau être, par définition, un monarque absolu, il ne pouvait, en réalité, gouverner contre les trois corps qui étaient censés à ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur de renoncement dont il était lui-même dévoré. Un seul remède s'offrait donc: l'établissement du régime représentatif.

Mais, impuissant à manier contre leur gré les instruments de son absolutisme, Hermann ne l'était pas moins à les briser d'un seul coup. Dans notre Occident et au temps où nous sommes, l'autocrate pur n'existe qu'en théorie. Sans doute, l'absence même de Constitution semblait laisser à Hermann le droit de donner directement une Constitution à son peuple, et le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le détenait, la liberté d'y renoncer et d'en décréter lui-même la suppression ou la limitation. Mais Hermann sentit que cela lui était interdit en fait et que tout ce qu'il pouvait tenter, c'était d'employer à ses desseins les trois anciens corps en augmentant momentanément leurs attributions.

Il réunit donc en une sorte d'assemblée consultative les membres de la Chancellerie, du Conseil du royaume et du Sénat, auxquels il adjoignit quelques hommes connus pour leur libéralisme, avocats, journalistes, jurisconsultes, et il soumit à cette assemblée un projet de Constitution parlementaire qui comportait un Sénat nommé par le souverain et une Chambre des représentants élue par un très large suffrage censitaire, le cens électoral ne devant être que de huit ou dix florins.

Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincérité, il choisit pour premier ministre Athanase Hellborn. un avocat très populaire, directeur du principal journal de l'opposition, et le chargea de défendre le projet devant l'assemblée.

Dans sa première entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son affaire. Il était sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur répandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait être un fort brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-être un peu de vie intérieure.

Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'énergie. Il parvint à faire voter, par une petite majorité, l'ensemble du projet.

Vint ensuite la période des amendements.

Un beau jour, Hellborn déclara au prince que, toute réflexion faite, le cens électoral avait été fixé beaucoup trop bas dans le projet primitif. Il proposait de l'élever à vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins de justice, de liberté, d'égalité. Mais Hermann eut l'impression que ces mots, dont l'avocat avait vécu, auxquels il devait sa fortune et sa renommée, il les prononçait sans les sentir, peut-être sans les comprendre, et que ses croyances politiques étaient pour lui ce que sont les croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut pénible.

Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite; enfin, qu'il était d'avis que le tiers au moins de la Chambre des représentants fût nommé par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il affectait des airs d'homme supérieur, disait en souriant qu'il y a des injustices inévitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-même, qu'il suffit de l'amuser par des promesses, que d'ailleurs «tout cela durera bien autant que nous…» De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur, profondément scandalisé d'entendre traiter, avec cette légèreté, par ce bourgeois repu, des questions où lui, prince, il mettait toute son âme.

Ainsi, de jour en jour, Hellborn lâchait pied devant l'assemblée, accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il s'épanouissait de satisfaction dans son nouvel état, menait joyeuse vie, soupait beaucoup, avait pour maîtresse une comédienne «en vue».