Une vieille histoire, et fort banale.
Ce qui avait commencé la conversion de l'avocat démocrate, c'étaient les poignées de main des couloirs, la bonne grâce et presque la camaraderie des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus «si bons garçons». Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des débuts énergiques; le parti conservateur s'était senti perdu, avait craint, s'il résistait, la dissolution de l'Assemblée et l'octroi direct d'une charte par le prince Hermann.
C'est alors qu'Hellborn avait reçu une invitation de la comtesse de Moellnitz, une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de l'aristocratie de Marbourg.
Elle avait dit à son mari: «Laissez-moi faire.» Moellnitz la laissa faire jusqu'au bout.
Hellborn devint un des assidus de la maison. Il éprouvait une joie indicible à se frotter à toute la noblesse du royaume. Il appelait le comte «son cher ami».
Certain soir qu'il parlait de près, de tout près, à la comtesse dans le petit salon où elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain, Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hésiter un instant et sortir d'un air indifférent.
Il fut persuadé que le comte ne les avait point aperçus. Car, de le soupçonner de complaisance, cela eût été pleinement absurde. Moellnitz était un parfait honnête homme et d'une bravoure éprouvée.
Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le salut du royaume attaché à la conservation des vieilles institutions et que, pour faire échouer les desseins du prince et de son ministre, il n'était pas de sacrifice auquel il ne fût prêt. Vit-il quelque chose par la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou, l'ayant connue, immola-t-il, par un effort héroïque et dont il saigna secrètement, son honneur de mari à son devoir de bon royaliste? C'est ce que personne ne saura jamais. Une âme de chambellan convaincu peut être sublime à sa façon.
Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi votée par l'Assemblée instituait un Sénat formé de tous les membres des corps anciens et une Chambre des représentants dont les deux tiers seulement devaient être élus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le cens avait été élevé à quarante florins.
Le peuple jugea qu'on s'était moqué de lui. De nouvelles grèves éclatèrent. Les ouvriers annoncèrent, pour le 1er octobre, une grande manifestation dont le but était de réclamer le suffrage universel, en sorte que les élections à la future Chambre se fissent uniquement sur cette question.