XII

—Je dois, monsieur le ministre, vous faire connaître mes intentions. J'autorise la manifestation annoncée. Le parcours en sera fixé d'avance et de façon que la circulation ne soit interrompue que sur un petit nombre de points et pour trois ou quatre heures seulement. Cela est facile à régler. Dans ces limites, toute liberté sera laissée au peuple d'exprimer ses voeux publiquement, à condition toutefois de ne proférer aucun cri séditieux.

—Le cri de: «Vive le suffrage universel!» devra-t-il être considéré comme un cri séditieux? demanda Hellborn.

—Non, dit le prince.

—Votre Altesse Royale permettra-t-elle aux manifestants de porter dans les rues le drapeau noir?

—Non, je ne puis autoriser le drapeau noir. C'est lui qui donnerait à la manifestation un caractère de révolte. Si les ouvriers arborent le drapeau noir, les agents devront le leur arracher. Pour le reste, je le répète, liberté entière. Nous sommes bien d'accord?

Hellborn prit un air profond:

—J'ai le regret de confesser à Votre Altesse que je suis beaucoup moins rassuré qu'Elle. Pour la première fois, dix ou douze mille ouvriers se trouveront réunis. Ils sentiront leur force. Ils seront très excités. D'autant plus qu'une bonne moitié de la population est pour eux. Audotia Latanief sera à leur tête, et vous connaissez sa puissance sur la foule. Cette femme est incorrigible: c'est une maniaque de révolution. Elle récompense bien mal Votre Altesse royale de sa générosité.

—Je n'ai point gracié Audotia dans la pensée qu'elle m'en serait reconnaissante.

—Enfin, n'y eût-il personne pour leur souffler la révolte, si on leur laisse le champ libre, ils se griseront de leur nombre même, et l'émeute sortira toute seule de cette masse échauffée.