—Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.

—Des mots!… Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.

—Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh! croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.

—Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout, l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!

—Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut, vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux. Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante, et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous, fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.

—Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force et que je suis leur prisonnier… La vérité, c'est que j'ai beau être un des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur faveur, l'ordre et le silence.

La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque uniquement expérience et raison… Elle répondit avec effort:

—Oui… pour quelque temps seulement… peut-être… Oui, ceux que vous avez à défendre sont les vaincus de demain… Au moins, n'aidez pas à leur défaite…

Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:

—Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule aveugle et stupide qui saura le réaliser.