—Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux, que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai, voilà tout.
—Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit transmettre intact… Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui perdez pas sa couronne!
—Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir, est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience, si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté. Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout sauver…
Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de décision un peu fébrile et provocante:
—Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la couronne future de ce petit enfant…
—N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui parlez ainsi… Ce que je refusais de croire serait donc vrai?… Osez dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!
—Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à demander… quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!
—Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux? Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me saigne point à vous parler comme je fais?… Oui, ce que j'ai le courage de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang, pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous… Et, si tout craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction. Trente générations de rois vous obligent.
—Moins que ma conscience, madame.
L'officier parut à la porte.