—Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.

—Dieu vous entende!

XVIII

… Des fenêtres de la salle du Trône, une vaste allée, longue de cinq cents mètres, s'étendait jusqu'à la grille qui fermait le jardin privé du roi. Hermann resta longtemps à regarder la foule passer derrière cette grille. Elle marchait sans désordre, en rangées inégales et, semblait-il, presque en silence.

Hermann prit une longue-vue. Il distinguait, entre les barreaux, la fuite continue de figures presque toutes laides, les unes farouches, les autres souffrantes et lasses, la plupart inexpressives et, quelquefois, des bouches ouvertes dont il n'entendait pas le cri. Il songea:

—Eh bien! je ne m'étais pas trompé. Comme ils sont sages, les pauvres gens! Voilà qui ne présage guère une émeute.

Il avait envie de les remercier de lui donner raison. Mais, peu à peu, cet ordre et ce silence mêmes faisaient naître au fond de lui une inquiétude. Mieux que n'eût fait une multitude confuse et bruyante, cette procession quasi muette—qui passait, passait interminablement—donnait la sensation du nombre et de la force. Hermann commençait à s'étonner d'avoir osé mettre en liberté, ne fût-ce que pour quelques heures, cette force inconnue, et le malaise de l'attente lui devenait intolérable.

Soudain, il s'aperçut que la procession des pauvres cessait de défiler. Elle revenait sur ses pas; sa masse encore épaissie oscillait, semblait se heurter contre la grille.

Presque en même temps, l'officier annonça que les manifestants demandaient à entrer dans le jardin royal.

Hermann eut un moment d'hésitation… «Eh, quoi! se dit-il, je serais lâche?» Puis un désir lui venait, irréfléchi, irrésistible, de voir de plus près cette foule ténébreuse, grosse de mystère et de hasards.