—Qu'on leur ouvre! commanda-t-il.

Il se remit en observation derrière la fenêtre, protégé contre les regards du dehors par les balustres du large balcon et par les rideaux à demi rabattus.

Bientôt, par la grille ouverte, le flot de peuple jaillit, s'avança en s'élargissant. Les figures des premiers rangs se faisaient plus nettes. Hermann en distingua de mauvaises et de bestiales.

—Évidemment, pensa-t-il, ce qui enflamme ceux-ci, ce n'est pas une idée de justice. Ils sont sans doute aussi durs, aussi avides, aussi impitoyables—et moins policés—que les repus contre lesquels ils s'insurgent… Quelle société ces brutes nous referaient-elles?…

Mais, presque aussitôt, il douta de la vérité de son impression:

—Après tout, de quel droit leur prêté-je de bas sentiments sur la foi de leurs visages convulsionnés? Toute passion où il entre de la colère déforme et enlaidit les traits… En quoi ces faces inquiétantes diffèrent-elles de celles des soldats qui se ruent, en criant de rage, dans la mêlée?… Quand Cynégire mourut ou quand tomba le courrier de Marathon, les yeux leur sortaient de la tête comme à ceux-ci, et ils étaient horribles à voir.

Et alors, à côté des têtes de fauves, il en discerna d'autres, si pâles, si douloureuses, douces quand même, une tête de jeune fille blonde, assez belle, l'air un peu sauvage et très fier, pareille, sous ses haillons, à une hamadryade, et puis aussi des faces ascétiques d'illuminés…

Les sombres rangs marchaient avec lenteur, tout droit vers la fenêtre d'où Hermann, invisible, les observait… Ils mettraient certainement plusieurs minutes à parcourir l'espace compris entre la grille du jardin et le fossé du palais… Hermann remarqua qu'ils suivaient les allées, respectaient les pelouses et les massifs de fleurs. Il leur en sut gré.

Et, tout en regardant grandir et s'approcher la vague humaine, il méditait, et des pensées claires et hardies, mais trop simples et incomplètes à son insu—comme celles du martyr qui, au dernier instant, repasse en lui-même les raisons qu'il a de croire et de mourir—s'enchaînaient dans l'esprit du prince avec une singulière rapidité.

—Que va-t-il sortir de là? Mettons tout au pire. Tirons les extrêmes conséquences possibles de ce que j'ai osé faire. Évidemment, je m'expose à ceci que, par quelque accident, par quelque malentendu entre le peuple et la troupe ou la police, l'impatience d'un officier ou la subite folie d'un énergumène, la manifestation s'achève en émeute, et l'émeute, en révolution. Une révolution violente et totale: je vais jusqu'au bout de l'hypothèse. Or ai-je le droit de courir ce risque?… Devançons les temps pour en bien juger… Je suppose la révolution accomplie, l'ancien ordre renversé, l'ordre nouveau établi—tant bien que mal, comme tout ordre en ce monde—sur de nouveaux principes… L'humanité y aura-t-elle perdu? Cette société vaudra-t-elle moins que l'autre?… Oui, il y aura eu des actes de destruction et de vengeance; des innocents auront été massacrés; moi-même peut-être… Mais la somme de ces crimes, que sera-t-elle, comparée à la somme des crimes silencieux, des injustices étouffées que recouvrait l'ordre ancien et par lesquels il se maintenait?… Cette nouvelle société sera brutale, inélégante, sans arts, sans lettres, sans luxe? Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleures journées ont été celles où j'ai vécu près de la terre, dans la solitude des champs, comme un pâtre ou comme un laboureur… Et puis qui sait? Des âmes neuves, des types d'humanité encore inédits se révéleraient peut-être… Les hommes ont une faculté presque inépuisable d'adaptation à toutes les conditions extérieures de la vie sociale… Le désordre ne saurait s'éterniser, parce qu'il ne conviendra jamais qu'à une minorité infime… Enfin, il y aurait toujours bien autant de vertu et d'abnégation dans ce monde-là que dans l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change guère, et l'altruisme aussi est dans la nature; il y est moins, voilà tout… Et quand les mêmes injustices et les mêmes violences renaîtraient sous d'autres formes? Serait-ce pire que ce que nous voyons?… Quelle pitié méritons-nous? Tout homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux individus, c'est-à-dire tout homme incapable de vivre sinon aux dépens des autres et de se contenter d'un bien-être modeste,—lequel d'ailleurs n'empêche point la véritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans la pensée,—peut n'être pas un méchant homme, mais ne mérite cependant pas un intérêt bien vif… C'est le manque de vertu, même moyenne, qui fait que les conservateurs s'opposent si furieusement à toute transformation sociale… C'est aussi ce manque de vertu qui empêchera sans doute la révolution de porter tous ses fruits, et, dans ce cas, la lâche humanité de demain pourra expliquer la vile humanité d'hier; mais elle ne pourra pas l'absoudre… Si nous sommes tous des bêtes de proie, un grand déplacement d'injustice serait déjà une espèce et un commencement de justice… Donc, quoi qu'il advienne, ma conscience est en repos.