Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer tout à mon aise…
Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi!
Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté. C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure, pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes pour moi…
Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas.
Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien. Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra me faire reculer.
Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il faut—comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt—que je sois auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela!
La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien. Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis certain qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le mystérieux qui l'obsède et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains. M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis. Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent, étudié—habilement étudié, je vous jure—la planche se sépare, la peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit.
Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit, dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se décourager… en si beau chemin. Je le disais bien… La voilà qui s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui explique sa résistance… L'ouverture sera plus que suffisante.
Je pourrai passer… c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur mon lit… la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de biais—de champ, comme disent les ouvriers—d'une main je m'appuie au lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit… la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a pas eu conscience de ma présence.
Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui, que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi habile!