XXXI
Et je ne puis rien voir! En vain mon oeil fouille, comme un bistouri, ce front sous lequel bouillonne son cerveau. En vain, je tends tous les ressorts de mon être. La matière inerte—qui s'appelle Golding—garde son secret. Malédiction! il faut cependant en finir! Je veux savoir, je saurai.
Encore ce couteau! tout à l'heure il m'a semblé que cet acier s'était refroidi dans ma main comme pour me rappeler sa présence… Que pourrais-je donc en faire? En quoi ce couteau pourrait-il m'être utile? Ah! j'y songe… non… ce n'est pas une idée ridicule. Voyons, pas de précipitations! Qu'est-ce que je cherche après tout? Je veux ouvrir ce cerveau qui reste obstinément fermé? Lorsqu'un coffret rouillé résiste aux doigts qui s'efforcent d'arracher le couvercle, une lame d'acier a bientôt raison de cette résistance… Eh bien! le cerveau de Golding n'est-il pas ma cassette à moi, renfermant des richesses plus précieuses que toutes les pierreries du monde! Le couteau! oui, c'est cela. Il me faut faire sauter ce couvercle qui ferme son cerveau… ce couvercle, c'est le crâne. La lame sera-t-elle assez forte! Certes, avec un coup bien rapide, bien sec, la résistance de l'acier se décuplera. Je ne puis m'y reprendre à deux fois.
XXXII
C'est fait.
J'ai frappé, oh! d'une main sûre, allez. Il n'a pas poussé un soupir. Là, juste entre les deux yeux… la lame a pénétré de plus d'un pouce. Et c'est remarquablement dur, la boîte osseuse du cerveau. Je crois qu'il est mort… Oui, mais la vie persiste encore dans l'immobilité, précurseur de l'anéantissement définitif. Je retire la lame, le trou est béant, quelques gouttes d'un sang noirâtre… oh! presque rien… En vérité, j'aurais cru qu'il eût plus saigné que cela… L'ouverture est faite, c'est par là que je regarderai…
Enfin! enfin! par l'enfer, je vois, je lis dans ce cerveau! Ah! je ne m'étais pas trompé! L'histoire n'est pas longue, allez! À tout problème, la solution tient en un chiffre… Dans ces fibres palpitantes, dans les dernières convulsions de ce cerveau qui se désorganise, qui se désagrège, je découvre le mystère. Ma peine n'a point été perdue. Et pour vous le prouver, tenez, je vais vous dire ce que c'était…
Golding est un empoisonneur! Oh! comme je vois bien le mot poison écrit sur les parois de cet organe convulsé!… il y a là quelque chose de bien étrange… Golding n'a pas commis le crime seul… lorsqu'il a empoisonné Richardson (vous vous rappelez qui est ce Richardson, l'ancien propriétaire de Black Castle), il avait deux complices, Pfoster et Trabler… S'ils ont commis le crime, c'est qu'ils étaient les amis de Richardson… et ses légataires. Parbleu!… Mais quand ils se sont trouvés en face du cadavre, lorsque le mort a été descendu dans la chapelle blanche… vous savez, là-bas, au bout de l'allée du parc, ils ont eu peur les uns des autres… et… oh! je lis tout cela dans la tête de Golding comme dans un registre ouvert… ils ont été saisis par la folie du remords…
Non qu'ils regrettassent ce qu'ils avaient fait… mais ils étaient envahis par une indicible terreur… ils sentaient qu'un jour pourrait venir où l'un dénoncerait l'autre… et ils se surveillaient, et à partir de six heures… heure à laquelle la victime avait rendu le dernier soupir… ils ne se quittaient plus. Leur crime les étreignait et les liait dans les chaînes d'une complicité défiante.
Ah! je ne déchiffre plus qu'avec difficulté. En vain mon couteau fouille avec rage ce cerveau que gagne l'inertie de la mort. Rien!… rien!… plus rien!