Quelques mois se passèrent. Aucune circonstance ne se produisit, du moins à ma connaissance, qui pût influer d'une façon défavorable sur mes relations avec Lambert. Je dois reconnaître, d'ailleurs, que Maurice paraissait avoir abandonné son système d'ironie à l'égard de sa victime, comme j'appelais Lambert en plaisantant. Maurice ne me parlait jamais de lui. Seulement, une nouvelle invitation nous ayant été adressée par Lambert, Maurice l'avait refusée, mais très poliment.

Nous continuions, comme par le passé, à nous réunir tous les quinze jours dans la soirée, au café dont j'ai déjà parlé. C'étaient toujours les mêmes parties de cartes et de dominos.

Un soir, c'était en plein été, le 12 août 187., il était environ sept heures. Nous avions dîné ensemble, Maurice et moi. Nous nous dirigeâmes vers notre café; quelques-uns de nos collègues nous avaient précédés. La conversation s'engagea, puis on apporta les cartes. Les parties s'organisèrent. Quelqu'un fit alors remarquer que Lambert n'était point encore venu, et le fait était d'autant plus extraordinaire que sa ponctualité était la même, qu'il s'agit du travail ou d'une partie de plaisir. Huit heures sonnèrent. Lambert ne venait pas. Je ne sais quelle vague inquiétude s'emparait de moi.

—Lambert serait-il malade? dis-je à voix haute.

—Impossible, répondit quelqu'un. N'est-il pas venu au bureau dans la journée? N'est-il pas parti en même temps que nous, bien portant comme à l'ordinaire?

On me suggéra l'idée de l'aller chercher; je ne sais qui. Mais ce n'était pas Maurice, qui paraissait absorbé dans une laborieuse partie de piquet. Je pris mon chapeau, sortis du café, et, quelques minutes après, je sonnais à la porte de Lambert.

Il vint m'ouvrir et parut surpris de me voir.

—Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il.

Sa femme était derrière lui; j'entrai dans la chambre. La vieille mère se trouvait à sa place accoutumée.

—Mais, répondis-je en riant, il y a simplement ceci: on vous attend au café, et je viens vous enlever.