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Il n'entre pas dans mon dessein de raconter les incidents de nos pérégrinations. Nous visitâmes successivement les trois royaumes: l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande; nous passâmes ensuite en Belgique, puis en Allemagne. Au bout d'un an, nous nous trouvions à Francfort, venant de Hombourg, où nous étions restés deux mois. Nous étions au mois de septembre; il y avait donc treize mois environ que nous avions quitté la France.

Les premières étapes de notre voyage avaient été dévorées avec une inconcevable rapidité. Maurice m'entraînait, comme s'il eût voulu fuir quelque chose. Je l'avais interrogé. Je lui avais demandé s'il était survenu dans son existence un de ces terribles accidents qui font de la distraction une nécessité. Il m'avait répondu négativement; mais je n'avais pu m'empêcher de supposer qu'il ne me disait pas la vérité. Mon imagination était même allée plus loin; et j'avais tenté d'établir un lien entre la mort de Mme Lambert et ce départ précipité. Des relations auraient-elles donc existé entre elle et mon ami, sans que je le susse? Ainsi aurait pu s'expliquer aussi l'antipathie que lui inspirait le mari? Mais il était impossible pour moi de m'arrêter à cette hypothèse. À Paris, Maurice vivait en quelque sorte avec moi; nous ne nous quittions pas, et chacun de nous savait, heure par heure, ce que l'autre faisait. Avait-il donc connu cette pauvre femme autrefois? Pourquoi m'en eût-il fait mystère? Ces sortes d'aventures n'avaient jamais été secrètes entre nous; et nous nous faisions part de nos peines ou de nos joies de coeur. Puis Mme Lambert avait à peine vingt-trois ans, lorsque la mort l'avait frappée. Elle s'était donc mariée à seize ans. Comment Maurice l'eût-il connue avant son mariage? J'abandonnai cette supposition.

J'essayai plusieurs fois d'amener la conversation sur l'événement douloureux qui avait précédé notre départ; mais, à chaque tentative, je remarquai que Maurice détournait la conversation. Si bien que je me décidai à m'abstenir de toute allusion à ce sujet.

Nous étions tenus régulièrement au courant de ce qui se passait à Paris; dans chaque ville, nous trouvions des lettres et nous nous les communiquions. Cependant, j'avais cru remarquer que Maurice me lisait presque toujours les siennes et ne les plaçait pas sous mes yeux. Je pensai que décidément je ne m'étais pas trompé et que quelque rupture, quelque douleur amoureuse avaient motivé son étrange conduite. Je ne m'en plaignais pas, d'ailleurs; entre temps, il m'était survenu un petit héritage qui me permettait une certaine aisance, si bien que je ne regrettais ni ma position abandonnée, ni l'intéressant voyage auquel je m'étais si rapidement décidé.

Un jour donc du mois de septembre, Maurice, revenant de la poste, où il était allé chercher nos lettres, me dit brusquement:

—Cher ami, nous repartons pour Paris.

J'avoue que ce nouveau caprice me parut intolérable, et, avec une vivacité dont je ne pus me rendre maître, je reprochai à Maurice sa versatilité et surtout la désinvolture avec laquelle il disposait de mon temps et de ma volonté.

Maurice leva sur moi ses yeux tristes et profonds.

—Pardonne-moi, me dit-il, mais il faut, il faut absolument que nous allions à Paris… dans huit jours tu sauras tout, et tu me pardonneras.