Je fis de la tête un signe d'assentiment.
—Permettez-moi de vous exposer une théorie qui est vraie, et que vous reconnaîtrez comme telle, puisque les événements qui viennent de se produire en sont une preuve évidente. Nous avons cinq sens, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et la vue. Je parle de l'ouïe en premier lieu et avec intention. Car de là, ma démonstration sera d'autant plus claire. Nul de vous n'ignore que certains sons flattent l'oreille; que d'autres, au contraire, heurtent et déchirent le tympan, selon l'expression familière, mais juste. Un son unique peut être trop violent, causer une sensation désagréable par son fracas; mais tout son unique étant nécessairement juste, la sensation qu'il produit n'est pas comparable à celle qu'éveille une combinaison de sons dont l'union est désagréable, autrement dit une combinaison fausse, une note fausse, c'est-à-dire se produisant simultanément avec d'autres notes qui lui sont naturellement antipathiques. En d'autres termes, toute oreille bien formée souffre d'un accord faux. Mais aussi, il ne faut pas oublier que certaines oreilles sont plus sensibles que d'autres; que tel son qui produira chez celui-ci une impression brièvement pénible, sera pour tel autre une souffrance véritable.
C'est ainsi que la justesse de l'oreille de Paganini l'a amené, au dire de tous les vrais connaisseurs, à une justesse de jeu inconnue avant comme après lui. Il y a là une relativité qui s'explique, je le répète, par une construction plus ou moins parfaite de l'organe, par une sensibilité plus ou moins exquise. Mais, ce qui est vrai de l'oreille, ne l'est-il pas des autres sens? Si fait, en vérité, toute odeur qui sonne juste est agréable à l'odorat, toute odeur qui sonne faux le blesse et le gêne. Ainsi du goût. Certaines combinaisons de notes gastronomiques flattent le palais, d'autres au contraire le heurtent et le dégoûtent; parce que l'accord est juste dans le premier cas, faux dans le second. Il en est de même pour le toucher. La répulsion qu'inspirent les objets glutineux, visqueux, n'a pas d'autre motif que le désaccord d'une impression humide et froide, là où on s'attendait à trouver sec et chaud. Il y a accord faux dans l'impression qui se produit entre l'organe du tact et l'objet touché. Et j'arrive alors à l'organe visuel, aux yeux. Sur quoi se base toute la théorie de l'art plastique? Sur la symétrie, qui n'est autre chose que la combinaison de notes à rapports justes. Symétrie, harmonie. Et voyez, la langue même a consacré cette identité. En architecture, en peinture, en sculpture, il y a des notes justes et des accords faux. Mais ici, il faut s'arrêter un instant à l'organe de la vue. Les yeux produisent le regard, lancent leur note qui, ne vous y trompez pas, n'est pas généralement la même, de l'un et de l'autre oeil. Les deux notes-regards ne sont pas nécessairement à l'unisson, mais elles sont en tierce, en quarte, si vous voulez, et produisent soit un regard juste, soit un regard faux.
Or, voyez-le, ici encore la pratique a devancé la théorie. On parle tous les jours d'un regard faux. Rien n'est plus exact. Il y a des hommes dont le regard sonne faux. Mais ici, comme pour tous les autres sens, il y a, de la part de l'observateur, sensibilité plus ou moins exquise de l'organe d'examen. Mes yeux, à moi, sont doués de cette sensibilité; une note fausse en peinture, en art, me cause une véritable douleur comme celle qui déchire l'oreille à l'audition d'une discordance musicale… et notamment, le regard d'un autre homme, alors qu'il sonne faux, me frappe au premier coup d'oeil, me fatigue ou me blesse. Or, le regard de Lambert sonne effroyablement faux, c'est une de ces discordances qui ébranlent les nerfs et les font douloureusement vibrer. Ce que j'ai remarqué là, nul de vous ne l'avait compris, saisi. Et cependant, voyez, il y a des degrés; selon le degré de fausseté dans l'accord visuel, l'homme sera timide ou cauteleux, ou lâche, ou réellement coquin et misérable. Pour Lambert, je ne m'y pouvais tromper, cet homme était capable de tout, ses yeux sonnaient l'hypocrisie criminelle…
Maurice fit une pause; je réfléchissais à l'étrangeté du paradoxe, tout en m'avouant tout bas à moi-même, qu'il ne s'était jamais trompé. Il reprit presque aussitôt.
—Donc, cette impression m'ayant frappé, je m'étais dit: «Cet homme est capable de tout. Il commettra quelque crime. Étudions-le.» Lambert n'est pas un homme ordinaire, et c'est là ce qui l'a trahi. Avez-vous remarqué, continua Maurice en s'adressant à moi, que jamais Lambert n'a eu un mouvement, je ne dirai pas de colère, mais même d'impatience, même de dépit. Toujours la placidité la plus complète, la plus parfaite, la plus absolue. Or, comme la chose est impossible, comme il est antipathique à la nature humaine de ne pas ressentir et de ne pas traduire ses impressions d'une façon quelconque, restait à trouver comment chez lui se traduisaient, se formulaient ces impressions. L'étude a été longue, très longue. Son visage était toujours impassible, d'autant plus impénétrable qu'il semblait plus ouvert. Jamais un froncement de sourcils, jamais le moindre tremblement de la lèvre, jamais un clignement de la paupière, rien enfin qui parût répondre à une émotion, de quelque nature qu'elle fût. Ainsi, un trait curieux. Un jour, au café, un garçon laissa tomber un plateau chargé, juste derrière le dos de Lambert. Pas un muscle de son visage ne bougea; ce ne fut que quelques secondes après que sa physionomie exprima l'étonnement, mais parce qu'il avait compris ce qui s'était passé, et qu'il fallait mettre son visage à l'unisson des nôtres. Vous vous souvenez encore de nos parties de dominos; je ne pouvais que difficilement le gagner. Voici pourquoi: lorsque je joue, et que je prête volontairement mon attention au jeu, je ne perds pas de vue la physionomie de mon adversaire, et les signes imperceptibles pour tous, mais perceptibles pour moi, traduisant sur le visage la joie, ou l'hésitation, ou le dépit, à chaque dé relevé ou poussé, m'instruisent de tout ce que j'ai besoin de savoir. Du reste, ces études physionomiques sont connues, banales même, et je n'insiste pas.
«Mais, pour Lambert, le cas n'était pas le même. Je le répète, sur son visage pas un signe. Et ce fut cependant aux dominos que je résolus le problème tant cherché. Comment, chez cet homme, se traduisent physiquement les émotions morales?—Vous n'avez peut-être pas oublié qu'il avait l'habitude de relever les dominos de la main gauche et de les tenir tous, prenant un à un avec la main droite ceux qui lui étaient nécessaires. Eh bien! là était la solution.
«C'était dans les mains de cet homme que se traduisaient ses émotions. J'ai noté, catalogué en quelque sorte, la physionomie animée de ses doigts. Quelques exemples. Lorsqu'il était surpris, ses doigts se serraient fortement les uns contre les autres; était-il satisfait? au contraire, il y avait comme une détente naturelle de tous les muscles de la main: ses doigts s'écartaient, s'allongeaient, se mettaient à l'aise. Dans la colère, il abaissait le pouce sur la paume en le recouvrant des quatre autres doigts; dans la préoccupation, il frottait le creux de sa main du bout de ses quatre doigts. Sans le savoir donc, sa main me parlait comme l'eût fait sa physionomie.. C'était un homme très fort, qui avait habitué les muscles de sa face à lui obéir; mais il avait compté sans les mouvements réflexes, sans l'observateur et sans la fausseté de son regard. Du jour où je découvris son alphabet moral, je sus que je le tenais. Il ne s'agissait plus que de savoir son passé et de deviner vers quelle infamie tendait sa pensée.
«Lambert était le fils de petits négociants qui avaient mené pendant toute leur vie une existence gênée. Dès l'âge de raison, Lambert avait vu sa famille aux prises avec ces ennuis incessants, lancinants en quelque sorte, que la gêne, aussi terrible que la misère, traîne après elle. Vous comprenez quelle diplomatie il m'a fallu déployer pour obtenir ces renseignements, et je vous fais grâce des démarches sans nombre auxquelles je me suis livré, démarches d'autant plus délicates que, pour rien au monde, je n'eusse voulu éveiller les soupçons de Lambert. Bref, la maison de son père était sans cesse assiégée de petits créanciers, c'était la dette criarde, dans sa persistance et sa résurrection continuelles, qui, à chaque heure, venait montrer dans cet intérieur son visage insolent et faire entendre sa voix menaçante. À douze ans, il perdit son père; à quinze ans, sa mère. Livré à sa propre initiative et contraint de se créer dès lors des ressources personnelles, il entra comme petit commis dans un magasin. Voici une phrase de lui que j'ai recueillie et qui jette un grand jour sur ce caractère: «Pour avoir la tranquillité je ne sais pas ce que je ferais.» Et en effet, quoi de plus naturel! Depuis sa naissance, cet enfant n'avait eu sous les yeux que l'inquiétude qui pâlit et hébète. Jamais de repos, jamais de tranquillité! c'était donc là qu'il aspirait, et il disait quelquefois: «Je ne serai heureux que lorsque j'aurai trois mille livres de rente.» Vous constatez là l'aspiration au nécessaire qui donne le calme, à l'aurea mediocritas des anciens. Et n'oubliez pas que, pour être petit, l'objet d'une passion n'en est pas moins attractif. Remarquez que je néglige volontairement vingt détails qui, tous, se rapportaient à ces prémisses désormais indiscutables. Lambert voulait avoir le repos matériel assuré, ci: de trois à cinq mille livres de rente…
Ce point acquis, rappelons-nous la soirée passée chez Lambert, il y a environ vingt mois. Que nous a raconté Mme Gérard?… Que, lorsqu'il avait épousé sa fille, celle-ci devait, dans un temps donné, recueillir un héritage d'une centaine de mille francs. Sentez-vous comme le fil se rattache dans ce labyrinthe? Mais, me direz-vous, comment n'avait-il pas pris de précautions? comment n'avait-il pas insisté pour que le testament fût rédigé avant le mariage? Parce que Lambert était un pauvre petit commis à quatre-vingts francs par mois, parce qu'une chance inespérée se présentait à lui, que toutes les probabilités étaient de son côté, et qu'il n'eût pas voulu compromettre ces espérances par des insistances entachées d'une certaine indélicatesse… Mais le hasard fut contre lui. Le donataire présumé mourut subitement intestat. C'est alors que Lambert entra au ministère. Mais, je vous le dis, dès lors il avait formé le projet de tuer sa femme.