—Oui, passons! répéta Aloysius.
—Devions-nous donc accepter, sans mot dire, la ridicule condamnation prononcée par l'ignorance contre quiconque tenterait de reconstituer les matières organiques? Doebereiner, Hatchett et Woehler ne nous avaient-ils point prouvé que la solution du problème était proche? Qu'avait-il manqué à leurs expériences pour qu'elles fussent définitives?
Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d'un air malin. Aloysius sourit.
—Oui, que leur avait-il manqué? dit-il à son tour.
Il y eut un moment de silence. Les deux savants savouraient leur triomphe en le renouvelant par la conversation. Mais Truphêmus reprit le premier sa gravité:
—Il leur avait manqué, à ces précurseurs d'Aloysius et de Truphêmus, de comprendre que si les combinaisons s'effectuaient, c'était sous l'influence d'un principe qu'il n'est pas donné à l'homme de définir, mais dont il constate l'existence… à savoir le principe de la vie, et que par conséquent, pour que la matière organique se produisît, il fallait que les combinaisons se fissent sous l'influence de ce même principe. En un mot, et pour finir, il suffisait d'introduire dans le corps humain l'oxygène, le carbone, l'azote et l'hydrogène, pour que sous l'action de la vie la matière se reconstituât.
—Et quand on songe, dit Aloysius pensif, que des générations successives ont souffert de la faim parce qu'elles ne pouvaient se procurer de froment, de viandes ou de légumes.
Chacun de ces trois mots avait été prononcé avec un dédain intraduisible, qui s'accentua d'ailleurs dans un ricanement de Truphêmus.
—Pourtant, la sagesse des nations, objecta-t-il, n'avait-elle pas tracé à l'humanité sa véritable voie dans cette phrase: «Vivre de l'air du temps…» Mais passons.
—Passons! répéta encore une fois Aloysius.