—Laquelle?

—Celle de la folie.

—Je ne vous comprends pas.

—Je m'explique. Je suis absolument de votre avis quant au fait même, quant à l'acte commis… mais, où je crois que tout le monde a fait fausse route, c'est en ne tenant compte que du passé et en rien de l'avenir…

—Vous devenez de plus en plus obscur…

—Dans quelques cas, disent les aliénistes, la folie éclate brusquement; mais en général le début est lent, graduel. Il y a une sorte de période d'incubation pendant laquelle on voit survenir divers changements dans le caractère et les habitudes du malade… ces changements surprennent, étonnent et (ce n'est pas moi, c'est le docteur G… qui parle), si le malade n'a pas déjà été aliéné, il est rare qu'on les attribue à un dérangement mental. Cette période d'incubation peut durer non seulement des mois, mais même des années entières…

—Si bien que vous croyez…

—Laissez-moi achever. L'hallucination est un des symptômes les plus communs de l'aliénation mentale; il l'est à un point tel qu'Esquirol affirme qu'on le rencontre au moins quatre-vingts fois sur cent aliénés. Les hallucinés, ne l'oubliez pas, croient à la réalité de leurs visions; elles deviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicables en elles-mêmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous, de ne pas considérer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi, déjà franchi le seuil de la folie: un pas de plus, et il n'y aura aucune différence entre eux et ceux qu'on enferme. Voir des choses qui n'existent pas, être convaincu de la réalité de ces visions, c'est un trouble qui indique nécessairement une modification morbide du cerveau.

—Tous ces principes, reprit l'avocat, me paraissent absolument justes.
Mais quelle application en voulez-vous faire au cas qui nous préoccupe?

—Ne l'avez-vous pas déjà deviné? Souvenez-vous des détails donnés par Beaujon sur la scène à laquelle Defodon a dû sa triste fin. Il n'a jamais varié dans son récit. Il a vu le visage de Defodon prendre une expression de terreur et de menace, il a vu l'homme se lever de son lit pour se jeter sur lui. Et alors, songeant à sa sûreté personnelle, il s'est défendu, il a tué. Eh bien! pour moi, Beaujon était à ce moment halluciné, Defodon était évidemment dans son état normal; s'il s'est levé, c'est sans aucune intention mauvaise. Notez encore ce point très curieux: Si Beaujon avait joui de toute sa raison et qu'il eût voulu se défaire de Defodon, n'aurait-il pas eu à sa disposition mille moyens plus ingénieux? ne pouvait-il pas susciter une querelle? Mais, allons encore plus loin. Je suis persuadé que dans la narration faite par Beaujon, il est d'une bonne foi absolue. Oui, sans quoi il dirait que Defodon l'a insulté, l'a provoqué, lui a craché au visage, que sais-je? Mais rien de tout cela; il raconte ce que réellement il a vu, ressenti ou plutôt cru voir ou ressentir.