—Vous pouvez avoir raison, dit l'avocat. J'y avais bien songé un moment, mais pour plaider l'aliénation mentale devant un jury il faut de tous autres indices: on aurait pris mon argumentation pour l'effort du désespoir… et entre nous, avouez qu'il faut une grande bonne volonté pour appliquer votre théorie au cas actuel.
—Aussi vous dis-je qu'on n'a tenu compte que du passé, et qu'il nous faut tenir compte de l'avenir; je suis persuadé que dans un temps donné Beaujon sera atteint de délire, et que l'aliénation mentale se déclarera d'effrayante façon. Alors on comprendra combien sa condamnation était imméritée…
—Je vous ferai cependant une observation: il est bien singulier—même pour nous qui discutons ici avec le seul désir de connaître la vérité et ne tenons pas, bien entendu, à nous convaincre l'un l'autre, par amour propre—il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations ne se soient jamais manifestées avant la soirée du crime.
—Évidemment. Seulement à cela je répondrai par cette vérité à la La Palice, c'est qu'il faut commencer par le commencement; il faut une première hallucination…
—En tout cas, ce fut une chance malheureuse pour tous deux… Mais admettons votre système; que croyez-vous utile de faire?
—Rien que de suivre la marche ordinaire. Le condamné va se pourvoir en cassation. Y a-t-il quelque espoir?
—Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il y a presque certitude de cassation; dans le tirage au sort des jurés, il s'est produit une irrégularité telle que le rejet du pourvoi me semble impossible…
—Eh bien! ma théorie pourra se vérifier d'elle-même. En supposant que l'arrêt soit cassé, quel délai cela vous donne-t-il?
—Deux mois environ.
—Pendant ce temps, la détention influant sur le sujet, l'aliénation mentale ne peut manquer de se développer.