«—Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est considérable, tu le sais, retournerait à l'État… Je n'ai pas d'héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas vécu seul, si mon existence ne s'est pas écoulée dans l'isolement, après le malheur terrible qui m'a frappé, c'est que j'avais auprès de moi un ami sûr, sincère, au dévouement infatigable… Cet ami, c'est toi.
«—Ne mérites-tu pas d'être aimé! Et les douleurs qui t'ont accablé t'ont rendu à mes yeux encore plus digne d'affection.
«—Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de délicatesse… Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets parfaitement que l'indisposition à laquelle je faisais allusion tout à l'heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc résolu de faire mon testament.
«—Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien songer à la mort?
«—Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu'elle songeât à moi, reprit-il en souriant. Ma résolution est d'ailleurs irrévocable et, pour te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d'affaires et que j'ai déposé entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et unique héritier…? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée… Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés sur cette terre…
«Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à moi? Était-il sûr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de mon amitié?…
«Il persista. Je n'en avais jamais douté. Ainsi l'homme qui allait mourir par moi avait jusqu'à la dernière minute une profonde confiance en moi seul… et j'étais heureux d'avance en songeant à ce que serait le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin!
«Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j'ai ressentie dans ces mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent aujourd'hui si insignifiantes…
XXXIV
Est-ce que j'hésiterais au moment suprême? Mes nerfs seraient-ils moins forts que ma volonté? Non, cela n'est pas possible! Et cependant, si, pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là sous ma main…; que j'ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins d'eau, et le problème est résolu. Peu d'eau, et il meurt… il tombe foudroyé. Beaucoup d'eau… et je le tiens sous ma main de tortionnaire, il est à moi âme et corps… nul ne peut me l'arracher…