Je n'avais pas osé prononcer une seule parole, craignant de tomber à faux; seulement je le considérais de toute mon attention.
—Oui, oui, regarde-moi, ami, me dit-il, regarde bien celui qui est devant toi et qui, toi venu, n'a plus rien à désirer.
L'accueil dépassait toutes mes espérances: j'en fus parfaitement heureux:
—Çà, me dit-il, nous allons déjeuner, et, le verre en main, nous causerons à coeur ouvert. Es-tu toujours connaisseur en vins? J'ai là un certain cru dont tu me diras des nouvelles! Ha, ha! cher, bien cher ami, tu ne saurais croire combien je me sens joyeux, épanoui. C'est si bon d'être hors du monde, hors de tout avec ceux que l'on aime!
Dirai-je que cette attitude me gênait. Tout en redoutant une crise de douleur, je ne m'étais pas imaginé qu'elle pût être évitée, alors que six mois à peine s'étaient écoulés depuis la mort de la pauvre Virginie; j'éprouvais un désappointement et aussi une vague colère contre cette si prompte guérison morale.
J'eus un instant l'idée qu'il jouait une comédie pour rassurer mon amitié, mais je ne pus m'y arrêter, tant ses effusions étaient empreintes de naturel. Il m'avait attiré sur un canapé à côté de lui, et, tandis que Jean, impassible en apparence, mais en vérité très intrigué de ce qui se passait, disposait la table auprès de la haute fenêtre à vitraux, Paul m'interrogeait sur ce que j'avais fait depuis notre séparation, s'intéressant à mes travaux et à mes succès.
Je répondais de mon mieux, essayant de secouer le souci qui pesait sur moi et nuisait à la clarté de mon esprit.
—Bah, fit-il, le bon vin te déliera la langue: car en vérité tu ne sembles pas dans ton équilibre ordinaire… Tu n'es pas malade, au moins?
La chose devenait presque comique: c'était lui qui maintenant s'inquiétait de ma santé!
Jean parfois me questionnait du regard, à la dérobée. M'eût-il interrogé tout haut que j'aurais été fort embarrassé de lui répondre, tant je me sentais troublé et hors d'état de formuler une appréciation quelconque.