Paul était en parfaite liberté d'esprit, et, quand nous nous trouvâmes à table, l'un en face de l'autre, certes nul ne se fût imaginé qu'il existât entre nous un sujet de chagrin. Il me poussait à parler de moi: je crus deviner qu'il éloignait sciemment de l'entretien tout ce qui avait trait à lui-même.

Il mangeait largement, intelligemment, dois-je ajouter, en homme qui tient à défendre sa santé et à conquérir des forces. Il buvait un vin un peu capiteux mais générateur d'énergie.

Je n'étonnerai personne en disant que je songeais continuellement à la façon d'aborder la seule question qui me brûlât les lèvres. Je m'ingéniais à pressentir les motifs d'une insensibilité que je m'obstinais à croire apparente. Mais pourquoi cette dissimulation? Éprouvait-il quelque sotte honte à laisser transparaître ses véritables sentiments devant son serviteur? Jouait-il le stoïcisme pour moi?

Quand le café fut servi, il adressa à Jean un signe expressif. Il voulait rester seul avec moi. Jean cligna de l'oeil à mon adresse: comme moi, il estimait que le moment des confidences, des franchises, était arrivé.

Paul s'étira sur son fauteuil et dit:

—Ah! mon cher Paul, qu'il fait bon vivre! Voyons sincèrement, comment me trouves-tu? En bonne condition, n'est-ce pas? Pour moi, je ne me suis jamais senti plus solide. Regarde-moi et donne-moi nettement ton avis…

J'ai dit qu'à part une pâleur extraordinaire, il présentait tous les caractères de la santé. Je pus donc lui répondre en toute franchise comme il le désirait; mais, malgré moi, prenant, comme on le dit, le taureau par les cornes, j'ajoutai:

—Je suis d'autant plus heureux de te trouver ainsi que je redoutais tout autre chose, après l'épouvantable malheur qui t'a frappé!

Prononçant cette phrase qui résumait toutes mes préoccupations, je le regardais bien en face. Il remuait en ce moment son café et de sa main libre saisissait un flacon de liqueur: il n'eut pas un tressaillement, pas le moindre frisson de nerfs.

—Oui, oui, je sais, fit-il en souriant. De ton amitié, le contraire m'eût étonné, mais tu vois que je supporte assez gaillardement la situation…