—Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais, entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.
Je lui tendis la main, il y mit la sienne.
—Avoue, reprit-il, que tu me crois fou…
—- Moi, je te jure…
—Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau, alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la porte profonde de l'inconnu.
Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais paraître.
—Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût. Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi… J'écoute.
Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve ridicule toute négation à priori.
Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine lumière et me dit:
—Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur… Ne parle pas, ne pense pas… regarde!