J'avais lu ces lignes avec un intérêt profond, et, quand j'eus terminé, j'éprouvai un sentiment de désappointement. M. Vincent restait pour moi non moins énigmatique que par le passé.
Mon confrère rentra.
—Eh bien! me demanda-t-il. Que pensez-vous de l'ancien mesmérien…?
—Je ne sais trop que vous répondre. Il y a là une folie peu ordinaire. Mais j'y songe, M. Thévenin est entré ici le 15 avril, et nous voici au 10 septembre. Or, il est encore vivant: son diagnostic infaillible l'a donc trompé.
—Absolument.
—Comment s'est-il comporté depuis qu'il est votre hôte?
—Comme interné, je n'en ai jamais rencontré de plus docile ni d'un commerce plus agréable. Il s'est prêté d'abord de la meilleure grâce à l'examen de deux de mes confrères, qui n'ont pas hésité à confirmer mon diagnostic de monomanie. C'était en fait un exemple assez banal de rectitude raisonnante sur tous les points, sauf un seul. Donc, sa situation étant régularisée, je n'eus plus d'autre but que de lui rendre ses dernières années—ou ses derniers mois—aussi agréables que possible. Je l'ai installé dans un pavillon isolé, avec un jardin assez spacieux. Deux infirmiers sont attachés spécialement à son service. Il s'est composé une bibliothèque scientifique des plus curieuses et paraît travailler. Un seul détail prouve le dérangement d'esprit. Pendant quinze jours de suite, il a passé plusieurs heures étendu nu sur la terre. Il m'avait d'ailleurs prévenu, ajoutant qu'il tentait une expérience. Comme c'était en juin, pendant une période réellement caniculaire, je ne crus pas devoir m'y opposer. Il y renonça bientôt de lui-même.
—Pendant le premier mois, je ne remarquai en lui aucun changement. Mais, à partir du milieu de mai, les symptômes de décrépitude commencèrent à se manifester et quand, en juin, il fit sa très singulière expérience, je crus véritablement qu'il avait bien prévu la date de sa mort en la fixant à trois mois. Quand l'accès de nudité—passez-moi l'expression—fut passé, nous reprîmes nos relations ordinaires. J'avoue que j'ai rarement rencontré chez un de mes confrères autant d'érudition et de hardiesse dans les aperçus. Si cet homme n'avait pas la double monomanie du magnétisme et de ce que j'appellerai sa prétendue volonté vitale, je le proclamerais un des plus grands savants d'aujourd'hui. Vers les premiers jours de juillet, je m'aperçus que ses forces déclinaient de plus en plus, sans d'ailleurs que la lucidité de son esprit diminuât. Seulement j'avais pitié, je l'avoue, de ce centenaire, seul, abandonné de tous, et qui passait ses dernières journées assis sur un fauteuil, cherchant le soleil revivifiant. Je m'aperçus un jour qu'il adorait les enfants, et j'amenai mon petit garçon auprès de lui. Je ne saurais vous décrire l'expression de joie qui éclaira son visage. Si je ne l'eusse aussi bien connu, j'aurais été presque effrayé de la lueur qui tout à coup passa dans ses yeux. Quant à mon petit Georges, sa sympathie n'hésita pas. Il courut à lui, comme s'il l'eût connu depuis de longues années. Ce fut une amitié subite, comme en conçoivent souvent les enfants. Et depuis lors il n'est pas de jour où Georges ne passe plusieurs heures auprès de lui. L'effet de cette distraction a été tel sur le centenaire qu'en vérité depuis lors il semble avoir retrouvé une nouvelle jeunesse… Oui, c'est comme un sang restauré qui coule dans ses veines. Sa maigreur a disparu, et je ne m'étonnerais pas qu'il eût un bail prolongé avec la vie. C'est une organisation étonnante.
—Mais ne me disiez-vous pas, lorsque je suis arrivé, que votre fils vous causait de son côté quelque inquiétude?
—Oh! un peu de faiblesse, la fatigue de l'été… et puis la croissance. Je suis tranquille. Il y a deux mois, il avait trop de fraîcheur. Cela reviendra.